Est-ce que l’allaitement exclut les pères ?

Est-ce que l’allaitement exclut les pères ?

Extrait de Les 10 plus gros mensonges… sur l’allaitement (éditions Dangles, 2006)

Depuis l’aube de l’humanité, les femmes ont allaité leurs bébés. On peut donc en conclure que les pères de bébés allaités ont été légion !
D’où vient alors que de nos jours, cela puisse représenter un problème ? Pourquoi des pères s’opposent-ils à ce que leur compagne allaite ou font pression pour qu’elle sèvre rapidement ? Pourquoi des femmes refusent-elles d’allaiter en donnant comme raison qu’il est mieux que le papa « participe » en donnant le biberon ? Pourquoi lit-on, dans un ouvrage qui s’adresse aux nouveaux pères [1] : « Dans cet état fusionnel de l’allaitement, il y a concurrence entre l’enfant et le père » ?

Modèles de pères

Comme il y a différents « modèles » de mères, il y a différents « modèles » de pères. On connaît le modèle disons traditionnel du père un peu lointain, qui ne s’intéresse guère aux bébés, en laissant le soin à sa femme. Et puis, il y a ce qu’on a appelé le « nouveau père ». Un père beaucoup plus présent et impliqué dans la vie de ses enfants, dès leur naissance, et même avant. Et quelle est, selon l’image popularisée par les médias, la première caractéristique du « nouveau père » ? C’est qu’il donne le biberon à égalité avec la mère, notamment le fameux « biberon de nuit » !
D’où un certain désarroi chez ces pères quand leur femme allaite. Et ce, même s’ils soutiennent son choix. Leur première réaction est bien souvent : « Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire avec mon bébé si je ne lui donne pas le biberon ? »

L’influence du père sur l’allaitement

Convaincre les futurs pères des bienfaits de l’allaitement et du fait qu’ils y trouveront leur place est donc tout aussi important que de convaincre les futures mères. D’ailleurs toutes les études récentes montrent que l’attitude du compagnon envers l’allaitement est souvent le facteur principal influant sur la décision de la mère quant au mode d’alimentation de son bébé.
Dans une enquête de 1995 portant sur 115 mères britanniques, les trois-quarts des bébés dont les pères approuvaient l’allaitement étaient exclusivement allaités. La proportion tombait à moins de un sur dix en cas d’opposition ou d’indifférence du père. Une autre étude, portant sur 245 mères de Pennsylvanie, révélait que parmi les raisons données pour ne pas allaiter, 36 % indiquaient l’opinion du père du bébé.
En 2004, une étude [2] est venue confirmer l’influence déterminante des pères sur le devenir de l’allaitement : plus que les motivations et les intentions de la mère, c’était la « prédiction » du père faite pendant la grossesse qui déterminait le fait que l’enfant soit ou non encore allaité à tel ou tel moment de sa première année.

Les pour…

Les pères ne sont pas différents de la société qui les entoure. Leurs réactions face à l’allaitement reflètent donc celles qu’on trouve dans cette société, dans un mélange différent selon les individus, leur histoire, leur rapport à leur mère, à l’alimentation, à l’image du corps de la femme, etc., et le moment où ils en sont de leur histoire de père : les anti-allaitement peuvent se transformer en pro à la naissance de leur bébé, comme les pro peuvent se transformer en anti, par exemple si l’allaitement se prolonge trop à leur gré.

Les « proallaitement » sont souvent des pères sensibles à la beauté de la relation d’allaitement et au bien-être qu’ils ressentent chez leur bébé dans cette relation. Ils reconnaissent son caractère tout à fait spécial, et savent qu’elle ne les empêchera pas de nouer une relation, différente mais tout aussi importante, avec l’enfant.
Ce peut être aussi des hommes qui pour une raison ou une autre (par exemple leur formation scientifique) sont bien au fait des avantages de l’allaitement pour la santé de l’enfant à court et à long terme. Ceux-là vont non seulement soutenir le désir d’allaitement de leur femme, mais éventuellement la convaincre si elle ne l’est pas déjà (voire faire pression sur elle : cela se voit parfois).
Ce sont enfin des pères qui voient le côté pratique de l’allaitement : rien à préparer, pas de biberons à laver, économies de temps et d’argent, possibilité d’aller partout avec le bébé sans s’encombrer d’un camion d’affaires. Comme l’écrivent Pierre Antilogus et Jean-Louis Festiens [3], « la technique de l’allaitement est extrêmement simple, et c’est à prendre en compte. Dès que bébé commence à brailler : a) allez le chercher ; b) donnez-le à votre femme (vous pouvez aussi laisser votre femme aller le chercher elle-même) […] Quant à la technique de l’alimentation au bib’, elle remplirait un livre à elle toute seule. Bien sûr, on peut voir des avantages à cette méthode. Bien sûr. Si vous en trouvez, n’hésitez pas à nous écrire » !
Quelle que soit leur motivation, ces pères proallaitement sentent que ce dont leur femme a le plus besoin, c’est d’une enveloppe protectrice et aimante du couple allaitant, une barrière contre un entourage souvent critique, un regard admiratif et approbateur sur ce qu’elle fait pour le bébé.
Selon Winnicott, le rôle du père, les premiers temps, est bien de protéger la mère et le bébé « contre tout ce qui tend à s’immiscer dans le lien existant entre eux, ce lien qui constitue l’essence et la nature même des soins maternels » [4]. Et Dieu sait si une mère qui allaite (surtout si elle allaite un peu plus longtemps que la moyenne) a besoin de quelqu’un pour la protéger de ceux qui veulent s’immiscer dans ce lien, voire le détruire…

… et les contre

Pour ce qui est des « anti-allaitement », à la base de leur opposition, il y a le plus souvent de l’envie, qui peut se manifester de bien des façons : envie face au couple mère/bébé, envie d’aller « voir ailleurs » parce qu’on se sent exclu, envie d’évincer le bébé et de reprendre le plus vite possible la place qu’on avait avant dans le couple, envie de prendre la place de la mère en donnant le biberon, etc.
L’espoir de prévenir cette jalousie aboutit parfois à des situations étonnantes. C’est ainsi qu’un médecin brésilien a rencontré un jour une femme qui avait un sein gonflé, dur et douloureux parce que, depuis le début, elle « partageait » ses seins : l’un pour l’allaitement et l’autre pour la sexualité !
Un certain nombre d’hommes s’opposent à l’allaitement parce qu’ils ont peur que cela abîme les seins de leur femme. Dans une étude prospective de 1992 [5], une majorité de pères de bébés futurs biberonnés pensaient que l’allaitement était mauvais pour les seins (52 % contre 22 % pour les pères de bébés futurs allaités) ou les rendaient « moches » (44 % contre 23 %).
D’autres estiment que l’allaitement gêne les relations sexuelles (dans la même étude, 72 % des pères du premier groupe contre 24 %). N’oublions pas qu’historiquement, cela a été une des raisons de la mise en nourrice de tant d’enfants : comme on pensait que les relations sexuelles pouvaient « gâter » le lait, la femme qui allaitait était interdite de relations sexuelles ; et beaucoup d’hommes, dans ces conditions, préféraient que leur enfant ne soit pas allaité par sa mère.
Cette idée d’une incompatibilité entre sein érotique et sein nourricier se retrouve de nos jours dans le discours de psys comme Marcel Rufo qui déclarait dans Elle : « Allaiter plus de six mois, quand l’enfant commence à avoir des dents, cela me pose question. Quand le sein a retrouvé sa fonction érotique, il ne se partage pas ! Ou alors, c’est qu’il y a érotisation de l’allaitement. » [6]
Dans les années 80, on a fabriqué pas mal de chopes et autres tasses en forme de sein. Elles sont aujourd’hui passées de mode, et on les retrouve sur les vide-greniers. J’en ai moi-même trouvé une qui portait l’inscription « tétine de papa », signifiant bien que pour beaucoup, les seins des femmes ne sont effectivement pas là pour nourrir les bébés mais pour amuser les hommes…
D’autres encore sont gênés que leur femme allaite devant des tiers, car ils ne voient dans les seins que des objets sexuels et dans l’allaitement en public de l’exhibitionnisme.
Quant au désir de donner le biberon pour participer au nourrissage du bébé, elle n’est que la forme moderne de l’envie qu’éprouvent un certain nombre d’hommes face au privilège des femmes de porter les enfants et de les allaiter. Il n’est que de voir toutes les représentations d’Abraham accueillant les élus élus « en son sein » [7], le nombre de légendes parlant d’hommes (souvent des saints) qui auraient allaité [8] ou une publicité pour une marque de voitures présentant un torse nu d’homme tenant un bébé dans une position d’allaitement classique !

Un père présent

En fait, ce dont l’enfant a besoin, c’est « d’un père qui ne soit ni un étranger, ni une mère bis, mais un père-homme qui fasse pleinement et sereinement “acte de présence” » [9].
Mais pour faire acte de présence, encore faut-il être là.
Alors pourquoi cette séparation entre le père et son nouveau bébé, dans les premiers jours après la naissance, pendant cette période sensible où se tissent les premiers liens ? Dans son ouvrage Éloge des mères, Edwige Antier militait pour des chambres parentales, qui « permettraient une proximité charnelle plus précoce entre le père et son enfant, d’autant plus importante et nécessaire que le père n’a pas porté son bébé dans son corps. Il pourrait ainsi partager ses premières nuits, ses premiers pleurs et le sentiment d’amour entre eux se communiquerait plus rapidement » [10].
Cette présence des pères à la maternité devrait se prolonger par un congé paternité qui dépasse les 14 jours actuels (un indéniable progrès par rapport aux ridicules trois jours accordés auparavant…).
Si les pères étaient présents à ce moment-là et prenaient en charge une partie des tâches ménagères ainsi que des soins au bébé, aux autres enfants et… à la mère, ils en retireraient de multiples bénéfices [11] : reconnaissance de leur compagne, joie d’être avec le bébé et de mieux le connaître.
Surtout, ils comprendraient que si l’allaitement crée un lien fort entre la mère et l’enfant, c’est à cause du contact physique et répété qu’il suppose, et que bien d’autres gestes qui leur sont tout à fait accessibles permettent ce contact physique et répété : changes, bains de et avec l’enfant, promenades, jeux, massages, portage, bercement, endormissement, sommeil partagé, diversification alimentaire quand le moment viendra, etc.

Un père informé

Pour que le père soit pour la mère qui allaite un soutien plutôt qu’un obstacle, il faut que lui aussi bénéficie de soutien et d’informations.
Une étude [12] comparant des pères de bébés allaités à des pères de bébés au biberon avait montré que ceux qui avaient eu un ou des autres enfants allaités, qui assistaient aux séances de préparation à l’accouchement ou qui avaient eu des informations sur l’allaitement par un professionnel de santé pendant la grossesse, en savaient plus sur l’allaitement et sur le comportement normal des bébés, et étaient donc plus à même de soutenir leur femme. Une étude italienne [13] l’a confirmé : quand on avait expliqué au père la façon de prévenir et gérer les difficultés d’allaitement les plus courantes, le bébé avait beaucoup plus de chances d’être toujours allaité exclusivement à 6 mois (25 % dans le groupe intervention contre 15 % dans le groupe témoin), et ce d’autant plus si la mère avait connu de telles difficultés (24 % contre 4,5 %). 91 % des mères du premier groupe disaient que leur compagnon les avait efficacement soutenues dans leur allaitement, contre 34 % des mères du groupe témoin.
C’est la raison pour laquelle certains pays (par exemple la Grande-Bretagne) ont lancé des campagnes de promotion de l’allaitement visant spécifiquement les pères [14]. Au Texas, le programme WIC (programme d’aide alimentaire aux femmes enceintes et aux jeunes enfants) a lancé en 2002 un programme pilote d’information des pères d’enfants allaités, avec des résultats très encourageants [15].
C’est la raison pour laquelle, dans certaines maternités, on propose aux futurs pères non seulement de participer aux séances de préparation, mais aussi à des réunions entre pères. Cela permet de mettre à jour des inquiétudes, des interrogations, des idées fausses…
C’est la raison pour laquelle des associations de soutien à l’allaitement proposent des réunions pour les pères qui leur permettent de « vider leur sac » et de s’apercevoir qu’ils ne sont pas les seuls à se poser des questions sur la fréquence des tétées, l’allaitement long, le sommeil partagé, la sexualité du couple…

C’est ainsi que de plus en plus de pères pourront jouer leur rôle dans l’allaitement, et dire comme Marc : « À moi, gardien d’un bon environnement propice à l’exercice de cet art, d’écarter les reproches et les regards des autres, et de te montrer que tu peux allaiter dans la confiance et dans la paix : l’allaitement, c’est aussi mon affaire. » Ou cet autre père : « Je n’ai jamais ressenti la frustration de ne pas pouvoir donner le biberon, estimant que les premières semaines, mon rôle de père était de couver le couple mère/nouveau-né. »

Une façon originale de participer !

Une enquête faite en Grande-Bretagne par une firme de lait infantile auprès de 2000 pères a révélé qu’un tiers d’entre eux reconnaissaient avoir goûté le lait de leur compagne. Et ce à plusieurs reprises, même s’ils n’en apprécient pas particulièrement le goût. Pour eux, c’est une façon de s’immerger dans l’élevage de l’enfant. L’un d’eux a dit : « C’était juste une façon de participer à l’expérience globale du fait d’avoir un bébé. » Et un autre : « Contempler mes enfants en train de se nourrir aux seins de ma femme était très émouvant, et je voulais participer à cela. Je l’ai fait spontanément. »

 

[1] Gérard Strouk et Corinne Vilder Bompard, Je vais être papa, Editions du Rocher, 2001.
[2] Rempel LA et Rempel JK, Partner influence on health behavior decision-making : increasing breastfeeding duration, Journal of Social and Personal Relationships 2004 ; 21(1) : 92-111.
[3] Le guide du jeune père (Hors Collection, 1989).
[4] L’enfant et sa famille (Payot, 1973).
[5] Freed GL et al., Attitudes of expectant fathers regarding breast-feeding, Pediatrics 1992 ; 90(2) : 224-227.
[6] Interview dans le numéro du 25 avril 2005. Dans une précédente interview (L’Express du 9 octobre 2003), il avait déjà déclaré : « Un sein qui allaite n’est pas un sein sexué. Lorsque la maman recommence à avoir des relations sexuelles, elle ne peut pas allaiter et se faire caresser un sein », allant jusqu’à dire qu’il faut alors sevrer le bébé en lui disant que « les seins sont des jouets pour papa et maman, et lui il a sa voiture » !
[7] Jérôme Baschet, Le sein du père, Abraham et la paternité dans l’Occident médiéval (Gallimard, 2000).
[8] Roberto Lionetti, Le lait du père (éd. Imago, 1988).
[9] Jean Le Camus, Pères et bébés (L’Harmattan, 1995).
[10] La science est venue confirmer l’importance de cette proximité pour l’établissement de liens avec l’enfant. Grâce à une expérience à laquelle se sont prêtés 34 couples anglo-saxons, on sait maintenant que pendant la grossesse, les hormones de l’homme varient selon le même profil que la mère (augmentation du cortisol et de la prolactine, chute d’un bon tiers de la testostérone), à condition qu’il soit physiquement proche d’elle, car les phéromones de la grossesse n’ont qu’un court rayon d’action. Ceux dont les taux changent le plus sont aussi ceux qui sont les plus sensibles aux appels du bébé après la naissance : leur cortisol monte en flèche au premier cri, comme chez la mère.
[11] Et cela allongerait la durée de l’allaitement : selon une étude faite en 2004, une participation importante du père aux soins à l’enfant et aux tâches ménagères est positivement corrélée à la durée de l’allaitement ; le risque de sevrage précoce baisse d’environ 44 % pour chaque type de soins à l’enfant pris régulièrement en charge par le père, et il augmente de 45 % pour chaque tâche ménagère accomplie uniquement par la mère (Sullivan ML, Leathers SJ, Kelley MA, Family characteristics associated with duration of breastfeeding during early infancy among primiparas, Journal of Human Lactation 2004 ; 20(2) : 196-205).
[12] Giugliani ER et al., Effect of breastfeeding support from different sources on mothers’ decisions to breastfeed, Journal of Human Lactation 1994 ; 10(3) : 157-161.
[13] Pisacane A et al., A controlled trial of the father’s role in breastfeeding promotion, Pediatrics 2005 ; 116(4) : e494-8.
[14] Est-ce le résultat de ces campagnes ? Toujours est-il qu’un sondage commandé par le ministère de la Santé britannique à l’occasion de la Semaine de l’allaitement 2005 et effectué auprès de 427 hommes âgés de 18 à 46 ans, a révélé que 79 % d’entre eux souhaitaient que leurs enfants soient allaités.
[15] Stremler J, Lovera D, Insight from a breastfeeding peer support pilot program for husbands and fathers of Texas WIC participants, Journal of Human Lactation 2004 ; 20(4) : 417-22.

About The Author

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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