Allaitement et féminisme

Allaitement et féminisme

Extrait de Près du cœur. Témoignages et réflexions sur l’allaitement, ouvrage collectif sous la direction de Lysane Grégoire et Marie-Anne Poussart, éditions du Remue-ménage, 2008.

« Le lait de sa mère auquel il [l’enfant] a droit. »
« L’allaitement est aussi une servitude épuisante (…) c’est au détriment de sa propre vigueur que la nourrice alimente le nouveau-né. »

A priori, rien de commun entre ces deux phrases. Et pourtant… Toutes deux ont été écrites par des féministes. La première est de Marie Béquet de Vienne, féministe franc-maçonne, qui créa en 1876 l’Œuvre de l’Allaitement maternel et des refuges-ouvroirs pour femmes enceintes. Quant à la seconde, elle est tirée du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.
Les rapports entre féminisme et allaitement n’ont jamais été simples, et ont beaucoup varié selon les époques et les pays.
Car il y a féminisme et féminisme. En simplifiant énormément les choses, on pourrait dire que le féminisme se divise en deux courants :
– celui pour qui être une femme, avec un corps de femme et les fonctions biologiques qui vont avec (menstruations, grossesse, allaitement…), est une joie et une fierté,
– et celui pour qui tout ce qui est proprement féminin est au contraire une calamité qui a de tout temps fait le malheur des femmes, et pour qui le combat à mener est d’obtenir une stricte égalité entre hommes et femmes (entre autres : partage des tâches domestiques, dont les soins aux enfants).
Selon donc qu’on considère la variante « différentialiste » (ou « identitaire » ou « essentialiste ») ou la variante « égalitariste » du féminisme, on pourra passer d’une exaltation de la maternité et de l’allaitement (comme pouvoirs spécifiquement féminins), à une vision de la maternité comme un esclavage (« lieu de domination masculine ») et de l’allaitement comme un esclavage à la puissance 10.
En France, au cours des dernières décennies, c’est manifestement le deuxième courant qui a dominé le mouvement féministe. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Un peu d’histoire française

Les débuts du XXe siècle

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les féministes françaises tiennent un discours qui en étonnerait plus d’un(e) de nos jours. Comme le montre très bien Anne Cova dans son ouvrage Maternité et droits des femmes en France (XIXe-XXe siècles) [1], elles parlent alors de l’allaitement comme de « cette obligation [qui] découle de la nature des choses », comme d’un « devoir maternel » et d’une « question vitale de notre pays » [2]. Elles luttent contre la mise en nourrice, ce « coup trop sanglant pour la maternité » [3], et les bureaux de nourrices, décrits comme « des officines épouvantables par lesquelles tant de pauvres petits diables qui ne demandaient qu’à vivre ont trouvé la mort » [4].
Dès sa création en 1897, le quotidien féministe La Fronde entre aussi en campagne contre le biberon à tube, accusé à juste titre d’être un « tueur de bébés » (impossible à nettoyer correctement, c’était un vrai nid à microbes). Le journal ouvre un registre destiné à recueillir des signatures demandant l’interdiction de cet « ustensile meurtrier » (obtenue en 1910, par la loi du 6  avril).
À cette occasion, le journal féministe parle de « ressusciter la maternité intégrale ». Il recommande d’ailleurs la lecture du roman de Zola Fécondité, qui est un hymne à la maternité et à l’allaitement. Et dans son numéro du 19 novembre 1899, il publie une interview de l’écrivain qui déclare : « L’allaitement maternel est une obligation si naturelle, qu’il semble inutile de la commenter. »
À cette époque, les féministes soutiennent activement le travail de Marie Béquet de Vienne. Sa Société de l’allaitement maternel, créée pour encourager les mères pauvres à allaiter et leur fournir une aide matérielle, adhère en 1898 à la Fédération française des sociétés féministes. La Fronde en parle comme d’une « œuvre admirable ».
Elles luttent aussi activement pour que les travailleuses qui allaitent disposent de droits spéciaux. Elles se réjouiront du vote de la loi du 5 août 1917 instituant l’« heure d’allaitement » et les « chambres d’allaitement », tout en regrettant la durée trop courte prévue pour les tétées et en se plaignant de la mauvaise application de la loi [5].
Les féministes se féliciteront également de la loi du 24 octobre 1919 qui énonce que « toute Française (…) allaitant son enfant au sein, reçoit, pendant les douze mois qui suivent l’accouchement, une allocation supplémentaire de quinze francs, entièrement à la charge de l’État » [6], tout en regrettant là aussi sa mauvaise application et le trop faible montant de l’allocation (par exemple lors des premiers états généraux du féminisme, du 14 au 16 février 1929).
En 1925, La Française parle des propositions de lois faites par un groupe de députés communistes, qui demandent notamment le versement pendant un an d’allocations d’allaitement s’élevant à 25 % du salaire moyen de la région, et l’installation effective de chambres d’allaitement (d’après le rapport d’Henriette Alquier en 1927, « jamais aucune loi ne fut aussi transgressée que celle sur les chambres d’allaitement »).
L’article 9 de la loi sur les assurances sociales (1928/30) prévoit pour les mères salariées qui allaitent des allocations mensuelles dont le montant s’étale sur plusieurs mois et est dégressif avec le temps. Les féministes s’inquiètent de ce barème décroissant qui incite selon elles les mères à n’allaiter que pendant les premiers mois.
Au total, sur toute cette période, on peut dire que les féministes françaises mettent la maternité, et l’allaitement, au cœur de leurs préoccupations, luttant pour la reconnaissance de « la maternité, fonction sociale » (Henriette Alquier), et donc pour que l’État intervienne en sa faveur.
À l’époque, peu nombreuses sont les féministes qui, comme Madeleine Pelletier, jugent la maternité aliénante.

Pétain et après

Après la deuxième guerre mondiale et tout au long des années 1950 et 1960, on assiste à un renversement complet de tendance : même s’il subsiste quelques féministes pour chanter la maternité (notamment dans la mouvance du Parti communiste), la majorité se retrouvent dans le discours de Simone de Beauvoir et de son Deuxième sexe pour dénoncer l’esclavage de la maternité, et centrer le combat féministe sur le droit à la contraception et à l’avortement.
Il faut dire que la période vichyste avait vu une telle exaltation de la mère et de la femme au foyer (« Travail, famille, patrie »), accompagnée d’une telle régression des droits des femmes, qu’on peut comprendre qu’on ait ainsi « jeté le bébé avec l’eau du bain »…
Mais du coup, toute une génération de féministes est passée complètement à côté de la maternité. Comme le dit la philosophe Elisabeth G. Sledziewski [7], « pour les deux générations féministes de l’après-guerre, que l’on pourrait nommer d’une part celle du Deuxième sexe, d’autre part celle du MLF, l’intérêt pour la dimension maternelle de l’identité sociale et psychique des femmes a été et demeure une concession inenvisageable au système de l’oppression sexiste ». Citons également Marielle Issartel : « Je fais partie des générations de femmes interdites de maternage. Mes amies de jeunesse entachaient de défiance leur lien avec leur enfant dès avant sa naissance. Crèche à trois semaines sans nécessité, dressage à la débrouille dès les premiers mois, honte des bouffées de compassion et, systématique ou presque : le refus d’allaiter. » [8]
En fait, les années 1970 (la « génération du MLF ») seront sur ce plan assez contradictoires, voyant à la fois la continuation, sur un mode assez violent, de la dénonciation de la « maternité esclave » (titre d’un ouvrage collectif paru en 1975), et l’épanouissement d’un courant « différentialiste » (Hélène Cixous, Annie Leclerc, Luce Irigaray, Julia Kristeva…) qui prône la reconquête de leur corps par les femmes (« notre corps, nous-mêmes ») et permet à un certain nombre de femmes de vivre un allaitement heureux, voire sensuel et hédoniste [9].

Aujourd’hui

Plus récemment, même si les féministes anti-allaitement se font moins entendre, elles restent bien sur les mêmes positions. J’en veux pour preuve un article retentissant intitulé « L’OMS, valeur ajoutée ? », paru en 1993 dans Chronique féministe, l’organe de l’Université des femmes de Bruxelles. On y lit que l’OMS fait « pression pour moralement obliger les mères à allaiter », ce qui est « une manœuvre pour un retour des femmes au foyer », alors que « allaiter est très fatigant pour la mère » et que les mères doivent « avoir le droit de choisir le mode d’allaitement – sein ou biberon – qui leur convient » [10].
Citons d’autres exemples récents de la hargne (le mot n’est pas trop fort) anti-allaitement de certaines féministes françaises :
– l’ouvrage d’Elisabeth Badinter, Fausse route, où elle attaque les « différentialistes » sur leur vision de la maternité (notamment Antoinette Fouque et Sylviane Agacinski), dénonce « la nouvelle culpabilisation des mères » soumises au « devoir d’allaitement », et regrette : « Aujourd’hui, l’OMS lance ses recommandations qui deviennent des directives européennes, et la Leche League prend les mères en main » (sic !) ;
– celui d’Evelyne Pisier, Une question d’âge, où, parlant de sa fille, elle se désole : « Elle a décidé d’allaiter. Encore un verbe de plus en plus intransitif ! (…) Que sont-elles devenues, nos belles années de féminisme ? Noyées dans un océan de lait maternel » ;
– celui de Flore Mongin, Féminité, maternité, précarité (Flammarion), qui développe la « théorie de l’allaitement maternel obligatoire », dénonce « l’ère de l’ultra-maternité », « l’intégrisme de l’allaitement » et … « l’écrasante influence de La Leche League dans le monde » (re-sic !) ;
– l’article de Marie-Dominique Arrighi dans Libération du 23 octobre 2006 sur la Grande tétée, qui portraiture les participantes à ce nurse-in en « mères très obéissantes » (à qui ? mystère !), tout en les accusant… d’évincer le père.
– dernier exemple en date, le récent pamphlet de Corinne Maier, No kid, qui dit carrément aux femmes : « Ne vous transformez pas en biberon ambulant » !

Ailleurs dans le monde

États-Unis

Un pays comme les États-Unis a vu lui aussi s’affronter les « égalitaristes » et les « différentialistes ».
D’un côté, celles pour qui le féminisme est basé sur la remise en cause radicale des déterminismes biologiques ; qui voient dans leur corps et leurs capacités reproductives la source de l’oppression des femmes ; qui pensent que la technologie (dont le biberon) est libératrice (R. Lazaro) ; qui voient toute information donnée sur l’allaitement comme un risque de « culpabilisation » des femmes et insistent sur la « liberté de choix ».
De l’autre côté, celles qui critiquent la vision technologique capitaliste de la grossesse, de l’accouchement (B. Rothman) et de la puériculture où des « experts » dictent leur conduite aux femmes (Ursula Franklin), qui dénoncent la dichotomie sein allaitant/sein érotique et la réduction des seins à des objets sexuels, qui voient le corps des femmes comme source de spiritualité et de pouvoir et non d’oppression, au risque de « romanticiser » la maternité et l’allaitement (ecofeminism ou biological feminism), ou qui insistent sur la production sociale que représente la maternité (M. Mies) et sur l’allaitement comme exemple de politisation de la sphère privée.
Comme en France, la « seconde vague » féministe, du début des années 1960 au milieu des années 1970, a vu la domination du courant rejetant la maternité. Un article de magazine de l’époque comparait même le fait de s’occuper à plein temps d’un bébé ou d’un bambin au fait de « passer toute la journée, tous les jours, en la seule compagnie d’un débile mental incontinent »… Au milieu des années 1970, d’autres voix se firent entendre, comme celle d’Adrienne Rich, qui militait pour une culture féminine séparée [11].
On peut également parler de La Leche League qui, depuis sa création en 1956, a accompagné un demi-siècle d’allaitement aux États-Unis et dans le monde. Certains s’étonneront sans doute qu’on puisse en parler comme d’un mouvement féministe. Et pourtant, les groupes LLL ne sont-ils pas les ancêtres des groupes femmes, des groupes de self-help (« groupes d’auto-support ») qui devaient fleurir dans les années 1970 [12] ? Comme le dit Mary-Ann Cahill, l’une des fondatrices de LLL, dans le livre d’entretiens Seven voices, one dream : « Même si nous ne le réalisions pas à l’époque, nous étions les précurseurs du mouvement de ‘libération de la femme’, dans la mesure où il était pour nous capital d’avoir le contrôle sur les décisions importantes de notre vie, comme la façon d’accoucher ou de nourrir nos bébés. » Et Marian Tompson, une autre fondatrice de LLL, de renchérir : « Nous voulions jouer un rôle actif dans le processus de la naissance et la façon de répondre aux besoins nutritionnels et émotionnels de nos bébés. Nous ne nous contentions pas de ‘faire comme on vous dit de faire’ ni d’être de ‘bonnes filles obéissantes’. Nous insistions pour avoir notre mot à dire sur ces décisions qui nous concernaient si profondément en tant que femmes, et affectaient nos bébés et nos familles. »
Quant à Bernice Hausman, auteure d’un ouvrage sur les controverses américaines à propos de l’allaitement (voir bibliographie), elle écrit à propos de LLL : « Ce genre de pratique centrée sur la femme, où l’insistance est mise sur le fait d’aider les mères à faire leurs propres choix (souvent contre l’avis des médecins), m’a toujours semblé profondément féministe. »

Pays scandinaves

Dans les pays scandinaves, les féministes se sont plutôt battues, comme les féministes françaises du début du XXe siècle, pour que soit reconnue la fonction sociale de la maternité (congés maternité, allocations…).
Parmi tous les pays occidentaux, c’est là que les taux d’allaitement sont actuellement les plus élevés, avoisinant les 100 % à la naissance, ainsi que… le pourcentage de femmes élues dans les différentes assemblées. Un exemple : alors qu’en France, le taux d’allaitement à la naissance est de 60 % (chiffre de 2004) et le pourcentage de femmes élues à l’Assemblée nationale de 18,5 % (élections de juin 2007), en Suède, il y a 99 % d’allaitement à la naissance et 45,3 % de femmes élues au niveau national… Comme quoi, et contrairement à ce que disent tous ceux qui accusent les défenseurs de l’allaitement maternel d’être « contre les femmes », l’allaitement est tout à fait compatible avec un engagement des femmes dans la vie publique.
Cela dit, on peut aussi trouver là des journalistes branchés éreintant l’allaitement et le Code OMS, traitant les défenseurs de l’allaitement de « mafia du téton » et accusant le gouvernement de vouloir contrôler le corps des femmes… [13]

Brésil

L’opposition entre les différents féminismes renaît chaque fois que des féministes venues de différents pays se retrouvent dans une réunion internationale. C’est ainsi qu’au deuxième Forum social mondial de Porto Alegre, en février 2002, dans un atelier justement intitulé « féminisme et allaitement », l’animatrice brésilienne annonça dès le début que le débat porterait principalement sur la façon dont l’allaitement est vécu par les femmes approchant la ménopause, et non pas sur le féminisme en soi, chose selon elle déjà assez discutée par ailleurs…
Au Brésil, il est vrai, et ce depuis les années 1980, l’allaitement est présent dans les préoccupations de plusieurs groupes féministes, et le thème occupe chaque fois plus d’espace dans l’ensemble des revendications féminines [14].
En 1980, la Brésilienne Bibi Vogel, comédienne et féministe, créait le Grupo de Mães Amigas do Peito (Groupe des Mères Amies du Sein), en s’appuyant sur une idée chère au féminisme – le plaisir des femmes – pour revendiquer l’allaitement maternel comme un plaisir et non comme une obligation.
Les Amigas de Peito sont présentes chaque année dans les marches féministes organisées lors de la Journée internationale de la Femme. Longtemps minoritaires et très critiquées, elles ont fini par s’imposer et même convaincre d’autres militantes féministes.
Une autre association brésilienne, le Grupo Origem, fondée en 1988, est née de la jonction du féminisme et du soutien à l’allaitement maternel. Sur son site Internet, on peut lire : « L’Origem fait partie du mouvement féministe, car nous considérons la question ‘genre’ comme essentielle pour le développement d’activités de promotion et de soutien à l’allaitement maternel. » Il organise, dans les communautés pauvres de la ville de Recife, des groupes de soutien aux femmes qui veulent allaiter, considérées comme « des citoyennes dans la lutte pour un monde meilleur ».
Ses activités s’organisent autour de l’idée d’« empowerment ». Ce terme, quasiment intraduisible en français (j’ai juste trouvé capacitation, qui n’est vraiment pas très beau comme mot…), peut se définir comme « appropriation ou ré-appropriation du pouvoir », et se traduit, sur le plan individuel, par des notions comme confiance en soi, initiative et contrôle, mais aussi compétence personnelle. L’« empowerment » suppose l’acquisition de nouvelles compétences et renvoie donc aux capacités intellectuelles (savoir et savoir-faire) et à la possibilité de faire des choix libres et éclairés.

L’allaitement, empowerment de la femme ?

En quoi l’allaitement participe-t-il à l’empowerment de la femme ?
Il échappe au système marchand, puisque le lait de femme est gratuit (sauf lorsqu’il est recueilli par les lactariums) et que, sauf exception, il ne nécessite aucun dispositif pour sa production ni son utilisation. Il rend donc la femme indépendante de ce système marchand.
Il lui donne aussi une extraordinaire confiance en ses capacités, un sentiment de force, de puissance, de compétence, de plénitude. Elle sait en effet qu’elle a pu faire grandir et grossir son enfant avec quelque chose que son propre corps a produit. Elle n’a pas eu à s’en remettre à un produit industriel, elle n’a pas eu à suivre les directives d’un « expert » (très souvent masculin) sur les quantités à donner, les horaires à respecter, etc. C’était elle l’expert en ce qui concernait la nutrition et le bien-être de son enfant.
Et n’oublions pas le plaisir éprouvé par les femmes à allaiter leurs petits. Plaisir dont on parle peu, comme s’il était suspect (« elle se fait plaisir à allaiter ») et que décrivent tant de textes.
Un auteur comme le Canadien Joël Martine renoue avec la « radicalité politico-psychanalytique » des années 70, en insistant non seulement sur l’enjeu sanitaire de l’allaitement, mais aussi sur son « enjeu socio-économique , les « profondeurs charnelles et fantasmatiques du vécu féminin », la qualité du « dialogue charnel pré-verbal » de la mère avec son bébé, l’importance pour le mouvement féministe d’intervenir sur l’enfantement et le maternage, et de jouer ainsi « un rôle exemplaire dans la mise en œuvre d’une éthique de solidarité et d’émancipation » [15].
Pour Penny Van Esterik, Américaine féministe et militante de l’allaitement, les groupes féministes devraient intégrer l’allaitement dans leurs luttes pour plusieurs raisons :
– l’allaitement suppose des changements sociaux structurels qui ne pourraient qu’améliorer la condition des femmes,
– l’allaitement affirme le pouvoir de contrôle de la femme sur son propre corps, et met en question le pouvoir médical,
– l’allaitement met en cause le modèle dominant de la femme comme consommatrice,
– l’allaitement s’oppose à la vision du sein comme étant d’abord un objet sexuel,
– l’allaitement exige une nouvelle définition du travail des femmes – définition qui prenne en compte de façon plus réaliste à la fois leurs activités productives et leurs activités reproductives,
– l’allaitement encourage la solidarité et la coopération entre femmes, que ce soit au niveau du foyer, du quartier, au niveau national et international.
Le thème choisi pour la Semaine Mondiale de l’Allaitement Maternel 1995 était justement « Empowering women », traduit en français par « Renforcer le pouvoir des femmes ». Dans le dossier fait par WABA, on pouvait lire notamment : « L’allaitement maternel est un droit de la femme […] Allaiter au sein, c’est avoir le contrôle sur son propre corps […] Démontrons combien l’allaitement au sein peut être un acte de puissance, de pouvoir et de satisfaction pour les femmes. Montrons aux femmes que l’allaitement maternel conduit à l’affirmation de leur pouvoir spécifique. » [16]
Les travaux de la sociologue Saskia Walentowitz auprès de femmes kényanes séropositives sont à cet égard très parlants [17]. Elle montre en effet que la promotion de l’allaitement maternel exclusif (dans le but de réduire la transmission du virus de la mère à l’enfant) se heurte à un obstacle majeur : le fait que la société dans son ensemble croit les femmes incapables de nourrir un bébé sans donner de compléments. Comme elle dit, reconnaître leurs capacités dans ce domaine, ce serait révolutionnaire pour le statut de la femme !

Conclusion

Les femmes qui avaient organisé la Grande tétée à Paris en 2006 ont répondu ainsi à l’article paru dans Libération : « Nous sommes parfois taxées de prôner un retour en arrière… très souvent d’ailleurs par les femmes d’hier. Celles qui, dans les années 1960, 1970, se sont battues pour les droits de la femme, ont fait des études, sont sorties de leur foyer pour rentrer en masse dans la vie active, ont obtenu la possibilité de planifier leur maternité. Celles aussi qui nous ont peu allaitées.
Nos mères donc, dont nous revendiquons l’héritage féministe. Cet héritage, nous voulons le faire maintenant fructifier, dans une démarche résolument progressiste. Nous voulons faire des études, choisir le moment juste pour nous d’avoir des enfants, continuer à progresser professionnellement, mais sans renier notre maternité, sans renoncer à allaiter. On a le beurre, on veut aussi la crème. »
Les féministes sont-elles capables de comprendre les aspirations de ces femmes, au lieu de les traiter par le mépris ?
Comme le dit Elisabeth G. Sledziewski, « le féminisme pourrait, en osant penser à neuf la maternité, trouver l’occasion historique de transformer un discours défensif et militant en discours sur les nouvelles exigences de la condition humaine, et donc en message éthique universel ».
L’osera-t-il ? Je l’espère.

 

[1] Les informations sur cette période sont tirées de cet ouvrage.
[2] La Fronde, 14 avril 1899.
[3] Le Journal des femmes, février 1893.
[4] La Fronde, 10 février 1899.
[5] Voir l’étude de Gabrielle Letellier, Les Chambres d’allaitement dans les établissements industriels et commerciaux, 1920.
[6] Voir leurs journaux Le Droit des femmes et La Française.
[7] Intervention lors du 3e Congrès de maternologie, 10 novembre 1999.
[8] Dans Mémoires lactées, Autrement, 1994.
[9] Voir par exemple, dans La guenon qui pleure d’Hortense Dufour : « Je fais ce que je veux avec lui et il rampe et il tète et je dors et je me réveille et je le reprends et je le lèche et il tète et je l’oublie et je le reprends et le remets encore à ma source de lait. » Ou dans Parole de femme, d’Annie Leclerc : « C’est le corps qui est heureux quand le lait monte dans les seins comme une sève vivace, c’est le corps qui est heureux quand le bébé tète. »
[10] Le nombre croissant de femmes poursuivant l’allaitement après la reprise du travail semble bien contredire cette vision, au point que certains ont pu voir dans le tire-lait un instrument féministe ! C’est un peu comme si l’on revenait au féminisme des années 1900, qui se préoccupait des droits de la femme allaitante au travail…
[11] Of Woman Born, 1976.
[12] Je suis moi-même un bon exemple de cette continuité puisque, après avoir participé à un groupe de self-help dans les années 1970, j’ai, à la naissance de mon deuxième enfant en 1980, commencé à participer à un groupe de La Leche League, avant de devenir animatrice en 1986. Pour moi, le combat pour que toutes les femmes qui le souhaitent puissent allaiter dans de bonnes conditions a toujours fait partie du combat féministe. À noter que pratiquement toutes les chercheuses qui ont élaboré sur allaitement et féminisme ont elles-mêmes allaité leurs enfants : leurs théories s’enracinent dans leur expérience personnelle (voir ce que dit à ce sujet Bernice Hausman, livre cité en bibliographie).
[13] Nordic Work Group for International Breastfeeding Issues, avril 2006.
[14] Voir la thèse de Gilza Sandre-Pereira, Anthropologie de l’allaitement maternel en France et au Brésil, Toulouse II-Le Mirail, EHESS, 2006. Elle comporte tout un chapitre sur « l’allaitement maternel et les orientations féministes ».
[15] Voir sur son site http://joel.martine.free.fr
[16] WABA a également publié un dossier intitulé : « Breastfeeding : a feminist issue » (voir bibliographie).
[17] Voir son intervention à la Journée Nationale de l’Allaitement, Brest, 19 mai 2006.

 

Bibliographie

– Blum Linda M, At the breast: Ideologies of breastfeeding and motherhood in the contemporary United States, Beacon Press, 1999.
– Cova Anne, Maternité et droits des femmes en France (XIXe-XXe siècles, Anthropos, 1997.
– DeJager Ward Jule, La Leche League at the crossroads of medicine, feminism and religion, The University of North Carolina Press, 2000.
– Knibiehler Yvonne, La révolution maternelle depuis 1945, Perrin, 1997
– Hausman Bernice L, Mother’s Milk: Breastfeeding Controversies in American Culture, 2004
– Van Esterik Penny, Breastfeeding: A feminist issue, WABA (World Alliance for Breastfeeding Action)
– Van Esterik Penny, Breastfeeding and feminism, International Journal of Gynecology & Obstetrics, 47 Suppl. (1994) S41-S54.
– Wolf Jacqueline H, What feminists can do for breastfeeding and what breastfeeding can do for feminists, Signs : Journal of Women in Culture and Society 2006, vol. 31, n° 2.

 

* Ce texte a d’abord été un article paru dans la revue Spirale n° 27 (2003) : « L’allaitement est-il compatible avec le féminisme ? ». Revu et complété, il a servi de support à mon intervention sur « Féminisme et allaitement » au Colloque de la Société d’Histoire de la Naissance, « Féminisme et Naissance » (Châteauroux, 22 septembre 2007).

About The Author

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

1 Comment

  1. Abigail

    Fille de féministe allaitante et féministe allaitante moi même j’ai été surprise, au fil des années, de voir tant de mes amies brillantes et progressistes choisir de se priver de l’allaitement, du cododo et du portage, ces pratiques si libératrices autant en termes des contraintes que l’on s’évite et de l’amour que l’on partage 🙂

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