Un bon microbiote dès la naissance, et même avant

Un bon microbiote dès la naissance, et même avant

Les microbiotes sont des ensembles de micro-organismes vivant dans un environnement spécifique (appelé microbiome). Depuis une quinzaine d’années, des moyens techniques nouveaux ont permis de beaucoup mieux les étudier, notamment le microbiote intestinal, qu’on appelait autrefois la flore intestinale. Et les études sur les liens entre état de ce microbiote et état de santé se sont multipliées.

Microbiote placentaire

Le placenta a longtemps été considéré comme stérile. On sait maintenant qu’il contient un microbiote spécifique, composé de bactéries commensales (c’est-à-dire présentes à l’état normal, non pathogènes), se rapprochant fortement du microbiote buccal de la mère.
Ce microbiote placentaire pourrait avoir des fonctions physiologiques non encore élucidées, stimuler les réponses immunitaires du fœtus et influer sur son développement immunitaire. Il semble qu’une dysbiose (ou déséquilibre) à son niveau puisse être à l’origine de pathologies de la grossesse telles que la naissance prématurée, le diabète gestationnel, la pré-éclampsie ou le faible poids à la naissance (1).

Le mode d’accouchement

Pendant un accouchement par voie basse, le nouveau-né va être colonisé par la flore vaginale et intestinale de sa mère. Par contre, lors d’un accouchement par césarienne, le bébé ne rencontre pas les bactéries de sa mère (sauf celles de sa peau), et son microbiote va être beaucoup moins riche et diversifié. Ce qui augmente à terme le risque d’obésité, d’allergie ou encore de diabète.
Il existe heureusement deux moyens d’y remédier.
Le premier consiste à exposer le nouveau-né aux sécrétions vaginales maternelles en lui faisant sucer un coton-tige contenant un prélèvement fait chez la mère au niveau du vagin et du périnée afin d’y récolter des germes (2).
Le second consiste à… allaiter le bébé au sein. En effet, comme on le verra, le lait maternel est bon pour le microbiote ! Une étude faite par des chercheurs chinois sur les échantillons de selles de 120 bébés âgés de 6 semaines (3) a ainsi constaté que le microbiote des nourrissons nés par césarienne et nourris au sein était très proche de celui des bébés nés par voie basse.

Microbiote lacté

Le lait maternel a son propre microbiote, le microbiote lacté, et le don précoce de colostrum puis l’allaitement exclusif à la demande vont favoriser l’installation d’une flore bénéfique chez le bébé.
“L’origine de la flore lactée reste mal déterminée, mais elle semble complexe. Deux routes principales sont actuellement proposées : à partir de la peau des seins et de la bouche du bébé via le flux rétrograde du lait pendant les tétées (de la bouche de l’enfant vers l’intérieur des seins), ou via un cycle entéro-mammaire, avec transfert de germes présents dans le tractus digestif de la mère vers les seins […] Des bactéries présentes dans l’intestin maternel traverseraient la muqueuse intestinale par translocation, puis seraient transportées jusqu’aux seins par la circulation lymphatique et sanguine” (4).

Impact sur le microbiote et la santé de l’enfant allaité

Parmi les nombreux facteurs biologiquement actifs que contient le lait humain, il semble que les oligosaccharides et le microbiote agissent en synergie pour moduler la flore intestinale infantile. Les oligosaccharides du lait maternel sont des prébiotiques qui favorisent la croissance de bactéries spécifiques (des bifidobactéries en particulier) et qui contribueront à l’installation d’une flore bénéfique. De nombreuses études ont constaté que la flore fécale des enfants nourris au lait industriel était différente de celle des enfants allaités, et l’impact de l’alimentation en début de vie peut être toujours visible à l’âge adulte en raison de l’impact immunitaire de cette flore, de son impact sur la programmation du système immunitaire, ainsi que sur la programmation métabolique.
Une étude faite sur 900 bébés âgés de 3 mois et parue dans Nature en 2018 (5) a bien mis en évidence que les bébés nourris au sein présentent des taux plus élevés de bifidobactéries, de “bonnes” bactéries qui ont un effet anti-infectieux (l’effet bifidus).

Moins d’antibiotiques

Une autre façon pour l’allaitement de favoriser un microbiote sain, c’est d’éviter, grâce à tous ses facteurs anti-infectieux, des antibiothérapies qui, on le sait, ont un effet désastreux sur la flore intestinale (6).
Une étude de 2019 (7) a ainsi constaté que chez plus de 40 000 enfants suivis de 5 mois à 2 ans, ceux qui aient été en allaitement mixte avaient reçu 106 traitements antibiotiques supplémentaires par 1 000 enfants/année par rapport à ceux qui avaient été allaités exclusivement ; c’était 13 traitements supplémentaires par 1 000 enfants/années pour ceux qui n’avaient eu que du lait artificiel.

Dangers des compléments

Le fait de donner très tôt au bébé des compléments de lait artificiel (ou préparation pour nourrissons, PPN) n’est pas anodin. En effet l’introduction précoce d’une PPN peut avoir un impact négatif sur le microbiote infantile. Ainsi une étude faite sur 579 enfants a constaté des altérations de ce microbiote chez des enfants ayant reçu une PPN pendant leur séjour en maternité (8).
De plus, en sensibilisant au lait de vache, ce don de PPN peut être le point de départ d’une allergie qui perturbera la première année de vie chez 2 à 7 % des nourrissons, et occupe la quatrième place (12,6 %) des allergies alimentaires de l’enfant. La modification durable du microbiote qu’il occasionne est une piste de mieux en mieux étayée pour sa responsabilité dans les maladies allergiques de l’enfance.

Prévention du diabète de type 1…

Le lait maternel contient de l’insuline, qui accélère la maturation de la muqueuse digestive du bébé et limite sa perméabilité. Elle pourrait induire une tolérance à l’insuline présente dans le sang de l’enfant et prévenir le diabète insulino-dépendante (type 1) (9).

… et de l’obésité

Ces derniers temps, de nombreuses études ont montré que les personnes obèses ont un microbiote différent de celui des personnes de poids normal. L’une d’elles a notamment trouvé que le microbiote intestinal de jeunes obèses a (malheureusement) tendance à être plus efficace pour digérer les sucres que celui d’enfants et adolescents de poids normal (10).
On sait que le fait d’avoir été allaité est préventif de l’obésité infantile et de l’obésité à l’âge adulte. Les raisons en sont multiples, mais le « bon » microbiote des enfants allaités en est sans doute une.
Le lait humain contient une flore abondante et diversifiée, ainsi qu’un taux élevé d’oligosaccharides d’une grande variété. Des études récentes ont constaté une relation inverse entre le taux lacté d’oligosaccharides et l’adiposité infantile. Les oligosaccharides pourraient protéger de l’obésité en favorisant la prolifération d’une flore spécifique produisant des métabolites tels que les acides gras à chaîne courte. Le lait humain contient de l’acide butyrique et de l’acide formique, des acides gras à chaîne courte, et une étude récente a constaté que leur taux était négativement corrélé à l’IMC (indice de masse corporelle) infantile. Le microbiote lacté maternel et intestinal infantile pourrait donc jouer un rôle majeur dans les modifications épigénétiques après la naissance.

Conclusion

Pendant longtemps, on a pensé que l’intérêt du lait humain tenait uniquement à ses facteurs anti-infectieux, innombrables en effet. D’où ses bénéfices à court terme pour la prévention des infections telles que les rhinopharyngites ou les gastro-entérites.
Plus récemment, on s’est rendu compte qu’il participait à la construction du système immunitaire du bébé, fondation de la santé de l’adulte qu’il deviendra.

 

Article publié dans le numéro d’octobre 2020 de Biocontact.

 

(1) Gschwind R et al., Une colonisation in utero déterminante pour la santé future ? MS médecine/sciences 2018 ; 34 : 331–337.
(2) Voir l’expérience faite sur 100 bébés par le Dr Nizard à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Comment renforcer le microbiote des bébés nés par césarienne.
(3) Yu Liu et al., The Perturbation of Infant Gut Microbiota Caused by Cesarean Delivery Is Partially Restored by Exclusive Breastfeeding, Frontiers in Microbiology 2019 ; 10 : 598.
(4) Moossavi S, Azad MB, Origins of human milk microbiota : new evidence and arising questions, Gut Microbes 2020. Traduit dans le n° 160 des Dossiers de l’allaitement, juillet 2020.
(5) Stewart CJ et al., Temporal development of the gut microbiome in early childhood from the Teddy study, Nature 2018 ; 562 : 583–588.
(6) “Certains traitements antibiotiques modifient notre microbiote intestinal“.
(7) Di Mario S et al., Formula feeding increases the risk of antibiotic prescriptions in children up to 2 years : results from a cohort study, European Journal of Pediatrics 2019 ; 178(12) : 1867-1874.
(8) Forbes JD et al., Canadian Healthy Infant Longitudinal Development (CHILD) Study Investigators. Association of exposure to formula in the hospital and subsequent infant feeding practices with gut microbiota and risk of overweight in the first year of life, JAMA Pediatrics 2018 ; 172 : e181161.
(9) Voir “Molécules bioactives du lait maternel et diabète de type 1”, Dossiers de l’allaitement n° 163, octobre 2020.
(10) “L’étude qui démontre le lien entre obésité et microbiote“.

A propos de l'auteur

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef de la revue "Allaiter aujourd'hui !" Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

1 commentaire

  1. Chollet Laura

    Article très intéressant !!! Comme toujours Mme Didierjean-Jouveau est géniale.

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