Portage et allaitement, ça va très bien ensemble !

Portage et allaitement, ça va très bien ensemble !

Article paru dans le n° 118 d’Allaiter aujourd’hui.

Dans ce numéro d’Allaiter aujourd’hui, il ne s’agit pas de faire, comme nous l’avions fait en 1999 dans le n° 40 de AA, la liste des bienfaits du portage pour les bébés. Depuis cette date, la documentation sur le sujet s’est énormément développée. Le premier livre français est paru en 2005 (Porter bébé, aux éditions Jouvence, actualisé en 2018), et beaucoup d’autres ont suivi. Les endroits où se procurer un porte-bébé, les ateliers où apprendre à porter, les tutos et vidéos sur Internet… se sont multipliés.
Nous ne parlerons donc ici que de l’interaction entre portage et allaitement, de ce qu’Eirual Lalla appelle le “port’allaitement”.

La championne du “port’allaitement”, c’est sans conteste la femelle marsupiale ! Les marsupiaux – dont les kangourous – tirent leur nom de la poche ventrale maternelle, le marsupium, où les petits, qui viennent au monde à l’état fœtal, poursuivent leur développement pendant plusieurs mois. Dans cette poche, ils sont enveloppés, portés, transportés et nourris.

L’être humain, un primate porteur

Mais les êtres humains ne sont pas des kangourous (dont les petits sont simplement transportés passivement dans la poche ventrale), mais bien des primates dont les petits participent activement en s’agrippant au corps de la mère. La biologie du comportement classe d’ailleurs l’homme dans les primates “porteurs (ou portés) actifs”.

Le problème, c’est que s’agripper quand il n’y a plus de poils sur le corps du porteur et qu’on n’a pas de gros orteil opposable, ce n’est pas facile !
Pour le paléontologue Yves Coppens, cette “perte de la toison peut d’ailleurs avoir favorisé la station debout : le bébé ne pouvant plus s’accrocher aux poils de sa maman, celle-ci a peut-être été poussée à se redresser, de manière à libérer ses membres antérieurs pour le tenir contre elle”.

Elle a aussi vraisemblablement entraîné l’invention du porte-bébé, qui remonte “à la plus haute Antiquité”, et même bien avant ! Pour beaucoup d’anthropologues, le premier outil inventé par les humains aurait en effet été un porte-bébé. D’après l’archéologue britannique Timothy Taylor, c’est à l’époque d’Homo erectus et d’Homo ergaster que les femmes auraient “inventé le premier artefact vraiment humain : le porte-bébé : un morceau de peau animale noué de façon à former une poche portée en bandoulière” (que certains peuples utilisent toujours).

Pourquoi le portage va bien avec l’allaitement

Parce que l’”utérus avec vue” qu’est le porte-bébé est comme une continuité de la grossesse. Porté par sa mère, le bébé retrouve en grande partie les perceptions sensorielles qu’il a connues in utero : le rythme rassurant des battements de son cœur, les gargouillis de son corps, le bercement de ses mouvements, le son de sa voix, le contact de sa peau. Toutes choses qu’il retrouve également quand il est au sein.

Parce que le portage suppose une proximité qui rend la mère (si c’est elle qui porte) plus sensible aux signaux de faim (ou d’envie de téter) envoyés par le bébé bien avant les pleurs, et lui permet d’y répondre très facilement, le sein n’étant jamais très loin de la bouche de l’enfant porté. Certains modes de portage permettent d’ailleurs d’allaiter sans même avoir à sortir l’enfant du porte-bébé.

Parce que le lait de femme suppose des tétées nombreuses. Alors que le lait des espèces qui cachent leurs petits et les laissent seuls pendant plusieurs heures d’affilée est particulièrement concentré en protéines et en graisses (ce qui permet des tétées très espacées), le lait de femme est relativement “pauvre” en ces composants, ce qui suppose des tétées nombreuses et fréquentes. Vouloir limiter le nombre, la durée et la fréquence des tétées, comme c’est encore trop souvent le cas chez nous, est d’ailleurs l’une des principales raisons qui expliquent les échecs et les arrêts précoces. Un bébé porté a beaucoup plus de chances d’être vraiment allaité à la demande.

Parce que le portage permet, pour celles qui le souhaitent, d’allaiter discrètement en public, simplement en déployant un pan de tissu.

Parce que c’est une aide dans certains cas de handicap. Je pense par exemple à Alison Lapper, une Anglaise née sans bras, qu’on voit, dans le film documentaire Le bébé d’Alison, allaiter son bébé tenu dans une écharpe de portage.

Parce que, pour les bébés prématurés, les soins kangourous associent portage en continu et allaitement. Dès que son état est stable, l’enfant est placé contre la peau nue du parent, uniquement vêtu d’une couche, puis recouvert d’une couverture. La mise au sein est encouragée dès que l’enfant n’a plus besoin d’assistance respiratoire.

Parce que, en cas de REF et/ou de RGO, porter le bébé en position verticale et qu’il puisse téter ainsi, est une aide appréciable : « Certaines mères ont expérimenté avec succès l’allaitement dans l’écharpe, avec le bébé en position verticale. » (AA n° 104, Trop de lait, trop vite, trop fort)

Et parce que portage et allaitement ont tous deux à faire avec l’ocytocine ! On connaît bien sûr le rôle de l’ocytocine dans la lactation. Pour ce qui est du portage en peau à peau chez les bébés prématurés, une étude de 2018 a montré que “la durée de peau à peau au cours des huit dernières heures influe de façon statistiquement significative sur les taux d’ocytocine mesurés chez le bébé, et de façon dose-dépendante, avec une augmentation de 17 % des taux plasmatiques d’ocytocine par tranche de 10 minutes de peau à peau” [1].

Les femmes qui allaitent et celles qui portent sont souvent les mêmes

D’ailleurs, chez nous où le portage intensif est encore une pratique minoritaire, les femmes qui allaitent dans la durée et celles qui portent sont bien souvent les mêmes. Lise Golfier, une élève sage-femme, a fait une étude comparative sur une centaine de mères qui montre que celles qui se disent “intéressées” par le portage à la naissance, ou le pratiquent, sont 91 % à allaiter ou vouloir allaiter en moyenne un an.

En 2012, une étude italienne [2] a comparé deux groupes de mères, à qui l’on avait donné une information sur l’allaitement et, pour l’un des deux groupes, un porte-bébé en tissu et le conseil de porter leur bébé autant que possible, et au moins une heure par jour, au cours du premier mois.
Résultat : celles-ci avaient 1,8 fois plus de probabilité d’allaiter encore à 2 mois et 2,9 fois plus d’allaiter encore à 5 mois que celles de l’autre groupe. Elles allaitaient aussi plus souvent, de jour comme de nuit, à 1 et 2 mois.

Ici et ailleurs

Au début des années 1960, l’anthropologue Margaret Mead observait qu’en Océanie, “pendant ses premiers mois, l’enfant ne reste jamais bien longtemps éloigné des bras de quelqu’un. Quand la mère se déplace, elle porte le nourrisson dans un sac de filet dont la poignée est tendue sur son front, ou en bandoulière dans une étoffe d’écorce. Cette dernière méthode est celle de la côte, tandis que le porte-bébé en filet appartient aux plaines. Les femmes de la montagne usent de l’un et l’autre procédés, selon la santé de l’enfant. S’il est nerveux, agité, on le porte surtout en écharpe pour pouvoir lui offrir le réconfort du sein le plus rapidement possible” [3].

À la même époque, La Leche League publiait la première édition de son livre L’art de l’allaitement maternel qui recommandait, dans le paragraphe “Meubles spéciaux pour bébés”, l’achat d’un porte-bébé, soit le modèle “qui maintient l’enfant sur votre hanche”, soit “celui qui est fixé sur votre dos comme un havre-sac”, avec les dessins correspondants (voir ci-dessous).

On peut trouver dans différentes galeries de photos sur internet nombre de photos montrant des bébés portés et tétant, photos de différentes époques et différentes contrées,  qui montrent l’universalité du “port’allaitement” ! La photo qui illustre cet article vient de Java (Indonésie).

 

Extrait de AA n° 40, 1999

Concernant le portage, on pourrait presque reprendre mot pour mot ce qu’on dit de l’allaitement.

Comme l’allaitement, le portage a assuré depuis les débuts de l’humanité à la fois la survie physique des petits d’homme (le contact permanent avec la mère les protégeait des bêtes féroces) et leur développement psychique (c’est ce contact permanent qui a permis l’apprentissage, la transmission des connaissances, et par conséquent l’émergence de la civilisation.

Comme l’allaitement, le portage a souffert de désaffection à l’époque moderne. On a voulu à toute force transformer les humains de “primates porteurs” (et portés) en “nidicoles” (qui, comme les oiseaux, se développent dans un nid) : les bébés devaient dormir bien “au calme”, dans leurs chambres isolées, dans leurs petits lits immobiles.

Comme l’allaitement, le portage a connu un regain de faveur à l’occasion du “retour à la nature” des années 1970. Alors qu’il était considéré auparavant comme une pratique de “sous-développés”, on a revu dans nos rues des “bébés kangourous” sur le ventre de leur mère ou de leur père.

Mais tout comme l’allaitement prolongé, le “portage prolongé” est rare chez nous : quand il dépasse quelques semaines et quelques kilos, le bébé se retrouve généralement en poussette, au niveau des pots d’échappement…

Comme l’allaitement, le portage est “hors commerce”. Mis à part l’achat du porte-bébé (et encore… : on peut très bien le fabriquer soi-même), porter ne coûte rien, alors que toute la puériculture moderne vise à persuader les nouveaux parents qu’ils ont besoin d’acheter tout un matériel coûteux et encombrant (note de 2018 : depuis 1999, le commerce s’est quand même bien emparé du portage…).

Comme l’allaitement, le portage est un art d’imitation. Rien ne vaut de voir une mère porter son bébé pour avoir envie d’en faire autant et pour “attraper le coup”, savoir enrouler le tissu, installer l’enfant… Et les enfants qui ont été portés et/ou qui voient leur mère porter un bébé, ont envie eux aussi de porter leurs poupées ou nounours dans un porte-bébé plus ou moins improvisé (un torchon peut faire l’affaire !).

Comme l’allaitement, le portage est agréable pour l’enfant et pour la mère (ou le père).

 

[1] Impact de la nature des soins sur la sécrétion d’ocytocine chez l’enfant prématuré – USA – 2018
[2] Pisacane A et al., Use of baby carriers to increase breastfeeding duration among term-infants : the effects of an educational intervention in Italy, Acta Paediatrica 2012.
[3] Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie, 1963.

 

A propos de l'auteur

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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