L’allaitement, c’est naturel ?

L’allaitement, c’est naturel ?

Ce texte est extrait de Les 10 plus gros mensonges… sur l’allaitement (éditions Dangles, 2006), ce qui explique sa première phrase.

Voici un « mensonge » un peu particulier, car il n’en est pas vraiment un.
Après tout, nous faisons bien partie de la classe des mammifères, dont les femelles, par définition, ont des mamelles et allaitent leurs petits.
Mais si j’ai souhaité aborder ce « faux mensonge », c’est parce qu’autour des mots « allaitement » et « naturel » traînent pas mal d’idées fausses.
Alors, naturel, l’allaitement ? Oui, mais…

Mais aussi culturel

Même s’il y a eu d’indéniables progrès ces dix dernières années, nous vivons encore dans une culture où le biberon est beaucoup plus répandu que l’allaitement au sein.
Certes, depuis 2000, plus de la moitié des bébés français sont allaités à la naissance. Mais pour combien de temps ? La proportion de ceux qui le sont encore à 3 mois est faible, sans parler de 6 mois ou 1 an.
Ce qui fait que peu de nouvelles mères ont vu des bébés allaités « en chair et en os » avant d’accoucher. Elles ont par contre vu pas mal de bébés au biberon, dans leur entourage, dans les magazines, à la télévision, et jusque dans leurs jeux d’enfants : la plupart des poupons arrivent avec un biberon et une sucette dans leur boîte…
L’allaitement étant, comme beaucoup d’activités humaines, un art d’imitation, comment s’étonner que tant échouent quand, depuis leur petite enfance, elles n’ont eu rien ni personne à imiter [1] ?
De fait, ce manque de modèles explique un certain nombre de problèmes responsables de non-allaitements ou d’arrêts précoces : mauvaise position du bébé au sein, tenu comme pour lui donner un biberon (position responsable de la majorité des douleurs de mamelons) ; limitation du nombre et de la durée des tétées afin de les faire coller au nombre de biberons et au temps qu’un bébé met à les vider ; peur d’allaiter en public (si on le voyait faire souvent, on trouverait ça normal et on n’aurait pas peur de le faire) ; crainte d’être « bouffée » par le bébé ; pressions de l’entourage qui ne comprend pas que le bébé soit « tout le temps au sein », etc.
Et si l’allaitement est « naturel », pas question d’apprentissage : soit ça marche, soit ça ne marche pas. Et si ça ne marche pas, pas la peine de « s’acharner », c’est sans doute qu’on « n’était pas faite pour ça » ! Combien de femmes chez nous disent qu’elles vont « essayer » d’allaiter ? Je ne pense pas que les Norvégiennes, dont les bébés sont allaités à 99 %, disent qu’elles vont « essayer » d’allaiter. Et pourtant, les Françaises ne sont pas physiologiquement différentes des Norvégiennes, et les bébés français ne sont pas physiologiquement différents des bébés norvégiens. C’est donc bien une question de culture !

Faut-il se préparer à l’allaitement ?

Mais alors, si allaiter n’est pas aussi naturel, aussi instinctif que ça, peut-être faudrait-il s’y préparer ?
De fait, on entend souvent dire qu’il faudrait « préparer » ses mamelons pendant la grossesse, les « endurcir », si l’on veut éviter les douleurs de mamelons.
Dans la France ancienne, « chez les femmes des milieux aisés, il faut souvent faire sortir les mamelons, rétractés par le port de baleines et de corsets : les médecins recommandent de les étirer dès avant la naissance à l’aide de massages ou par la pose de petites bouteilles de verre appelées “suçoirs”. Certains médecins, comme Desessartz au XVIIIe siècle, se proposent même de téter eux-mêmes leurs patientes pour former les bouts de seins afin que l’allaitement démarre de façon satisfaisante ! Au Burkina Faso, la jeune mère a droit à un traitement de choc : on lui étire les seins entre deux pierres chaudes ; le bon sein nourricier doit être allongé comme une calebasse » [2].
De nos jours, on trouve encore le conseil de se masser les seins avec de la crème ou de l’huile, d’étirer les mamelons, voire (ça se dit encore…) de les frotter avec une brosse à dents.
Pourtant, tous les experts sont maintenant d’accord pour dire que, dans la plupart des cas, les douleurs et crevasses sont dues à une mauvaise succion du bébé, et que toutes les préparations, toutes les crèmes appliquées en prévention n’y changent rien.
En fait, la partie la plus importante de la préparation se fait naturellement et automatiquement. Que la mère ait ou non décidé d’allaiter, son corps se prépare à l’allaitement tout au long de la grossesse : les seins augmentent de volume, l’aréole prend une couleur plus foncée, les mamelons deviennent plus durs et protubérants, et au cours du deuxième trimestre, du colostrum commence à être produit.
Et le reste de la préparation se fait dans la tête : il s’agit de s’informer, de lire, de rencontrer des femmes qui allaitent [3], de s’enquérir des pratiques en matière d’allaitement dans le lieu où l’on a prévu d’accoucher, de connaître le comportement normal d’un nouveau-né… Bref, de recréer pour soi et autour de soi une culture de l’allaitement qui mette en échec la culture dominante du biberon.

Voir aussi l’article Faut-il se préparer à allaiter ?

Faut-il mener une vie saine ?

Qui dit « naturel » dit souvent « sain ». Et à lire beaucoup d’écrits sur l’allaitement, on en retire l’impression que si on allaite, on ne doit pas boire, pas fumer, pas faire la fête, manger bio, vivre retirée à la campagne, au bon air, loin des usines polluantes, et surtout se reposer. Et que si on n’est pas capable ou qu’on n’a pas envie de mener une vie totalement « saine », ce n’est pas la peine d’envisager d’allaiter.
Mon intention n’est pas bien sûr de vous inciter à avoir une mauvaise hygiène de vie, mais simplement de relativiser ces diktats et de montrer que quelle que soit la vie qu’on mène, il vaut mieux allaiter son bébé que ne pas l’allaiter.

Tabac

Beaucoup de femmes qui n’ont pas souhaité ou pas réussi à arrêter de fumer pendant la grossesse pensent que l’allaitement leur est « interdit », car cela ferait plus de mal que de bien à leur bébé.
C’est le contraire qui est vrai ! Mieux vaut, pour le bébé d’une mère fumeuse, être allaité que pas allaité. Une étude a montré par exemple que l’effet protecteur de l’allaitement vis-à-vis des infections respiratoires est particulièrement net chez les enfants vivant dans un environnement tabagique [4]. Dans une autre [5], portant sur 1 218 enfants de mères fumeuses, le non-allaitement multipliait le risque de maladies respiratoires par 7 !
Pour ce qui est des coliques, dans une étude portant sur plus de 3 000 bébés néerlandais âgés de 1 à 6 mois [6], les bébés de mères fumeuses avaient deux fois plus de risques de souffrir de coliques que ceux des mères non-fumeuses, mais si la mère fumeuse allaitait son bébé, l’augmentation du risque était moindre.

Alcool

Si on ne peut indiscutablement pas recommander la prise régulière d’alcool pendant l’allaitement, il n’existe pas non plus d’arguments réellement fondés permettant de déconseiller formellement la consommation d’une quantité modeste et/ou occasionnelle de boissons alcoolisées.
Le principal problème que risque de rencontrer une mère allaitante après une prise d’alcool importante, c’est un engorgement pouvant persister pendant des heures. En effet, l’alcool a un impact négatif sur le réflexe d’éjection [7], ce qui fait que les seins se remplissent de lait qui ne peut en sortir, ou plus difficilement.
Pour ce qui est des effets sur l’enfant, l’absorption par la mère d’une dose d’alcool inférieure à 1 g/kg d’alcool pur ne posera généralement aucun problème au bébé allaité [8].

Faire du sport

Dans la liste des choses qu’on ne devrait pas faire quand on allaite, figurent paradoxalement les activités sportives. C’est pourtant très sain, n’est-ce pas ? Mais comme on sait, tout est bon pour empêcher les femmes allaitantes de vivre normalement. Alors, le sport, niet. De même que se baigner dans de l’eau froide : ça risquerait, paraît-il, de « couper le lait »…
Il a fallu faire des études pour montrer que lorsqu’on allaite, il n’y a pas de mal à avoir une activité physique, que cela n’a de conséquence ni sur la composition du lait ni sur la croissance de l’enfant [9], que c’est même bon pour le cœur de la mère et pour son moral [10] !

Faire un régime

On croit également qu’il est impossible de faire un régime tant qu’on allaite. En fait, s’il est effectivement préférable d’attendre deux à trois mois après l’accouchement pour le démarrer, on peut ensuite tout à fait entreprendre un régime raisonnable (ne pas descendre en dessous de 1 800 cal par jour, ne pas chercher à perdre plus de 2 à 3 kg par mois) tout en continuant à allaiter. Les études les plus récentes montrent que cela ne compromet en rien la croissance de l’enfant [11].
Et n’oublions pas que, même sans régime, les femmes qui allaitent retrouvent généralement plus facilement leur poids d’équilibre que celles qui n’allaitent pas [12]. La raison ? Une bonne partie des kilos amassés pendant la grossesse sont des graisses justement prévues par la Nature comme réserves en vue de l’allaitement.

Une alimentation particulière ?

Il semble que de tout temps, des tabous et/ou des prescriptions alimentaires aient été attachés aux périodes de grossesse et d’allaitement. Qui n’a jamais entendu par exemple : « Quand on allaite, il ne faut pas manger de chou ni d’oignon » ?
Certains historiens et sociologues pensent même que c’est peut-être là une des raisons de la désaffection pour l’allaitement au XXe siècle. En effet, on croyait que ne pas respecter ces tabous ou prescriptions risquait de rendre le lait toxique pour l’enfant. À partir du moment où existait un substitut que les professionnels de santé présentaient comme aussi bon que le lait maternel et qui n’exigeait pas de respecter ces tabous et prescriptions, on comprend que les femmes aient été tentées…
En fait, il n’est nul besoin d’avoir une alimentation particulière quand on allaite. Et le lait de sa mère (même mal nourrie) reste dans tous les cas le meilleur aliment pour le bébé [13].

Et la pollution ?

Les médias se font régulièrement l’écho d’analyses montrant la présence de polluants dans le lait maternel. Au risque d’inquiéter les mères qui allaitent et de détourner de l’allaitement celles qui se posent la question.
Le problème est qu’en l’occurrence, les médias ne font pas correctement leur travail d’information. S’ils le faisaient, ils devraient dire :
– que ces mesures sont faites sur le lait maternel parce que c’est un fluide corporel riche en graisses et facile à analyser, et que leur but est d’évaluer la contamination de la population dans son ensemble ;
– que depuis plusieurs années, les niveaux de résidus chimiques dans le lait maternel baissent dans les pays qui ont pris des mesures pour diminuer la contamination de l’environnement ;
– et surtout que toutes les études sur le sujet montrent que si l’exposition aux polluants in utero peut avoir des conséquences dommageables pour l’enfant à naître, l’allaitement atténue ces conséquences, et que ses avantages pour le développement neurologique de l’enfant contrebalancent largement l’éventuel impact négatif que pourrait avoir la présence de polluants dans le lait maternel.
Par exemple, dans une population pourtant exposée à un taux élevé d’organochlorés, les scores des enfants étaient d’autant meilleurs que l’allaitement avait été long [14].

Une autre étude [15] a conclu que si l’exposition au PCBs (polychlorobiphényles) pendant la grossesse a un impact négatif sur le développement du système nerveux central (constaté au niveau de certaines composantes du potentiel auditif), cet impact est compensé en cas d’allaitement, et ce en dépit de la poursuite d’une exposition éventuellement élevée aux PCBs : les enfants exposés aux PCBs qui avaient été allaités moins de 16 semaines ou qui n’avaient pas été allaités avaient de moins bons résultats aux tests auditifs que ceux qui avaient été allaités au moins seize semaines.

Voir aussi Allaitement et pollution.

Allaiter, c’est écologique

Et si l’on parle de l’impact de l’allaitement et du non-allaitement sur l’environnement, il est clair qu’allaiter est un geste écologique.
Le lait de femme est une ressource naturelle et renouvelable. Il est fabriqué par les mères dans les quantités exactes que réclament les bébés, sans gaspillage et sans peser sur l’environnement comme le fait l’alimentation artificielle qui nécessite de l’eau, de l’énergie et des emballages.
On a calculé que l’alimentation artificielle d’un enfant consomme 73 kg de bois (ou l’équivalent énergétique) par an (pour faire bouillir biberons et tétines et chauffer l’eau), 3 litres d’eau par jour (1 litre pour diluer la poudre, 2 litres pour faire bouillir biberons et tétines). Sans compter l’énergie dépensée pour la fabrication du lait artificiel et son transport, et la pollution due à l’élimination des emballages : pour 3 millions de bébés nourris au biberon, 450 millions de boîtes de lait sont utilisées chaque année, ce qui représente des milliers de tonnes de métal et de carton.

En conclusion, je dirais que oui, quand on allaite, on est dans la vie, pas dans une bulle stérile, et c’est tant mieux. Et même si certaines composantes de la vie moderne sont loin d’être idéales pour un bébé, dans tous les cas de figure, il vaut mieux pour lui être allaité que ne pas l’être !

 

[1] Cela ne concerne d’ailleurs pas que les humains. Beaucoup de femelles mammifères élevées dans des zoos n’arrivent pas à allaiter leurs petits, faute de modèles.
[2] Catherine Rollet et Marie-France Morel, Des bébés et des hommes. Traditions et modernité des soins aux tout-petits (Albin Michel, 2000).
[3] Rencontres réelles dans les groupes de soutien à l’allaitement ou virtuelles sur les différents forums et listes sur Internet (notamment la Lactaliste).
[4] Nafstad P et al, Breastfeeding, maternal smoking and lower respiratory tract infections, Eur Respir J 1996 ; 9 : 2623-29.
[5] Woodward A et al, Acute respiratory illness in Adelaide children : breast feeding modifies the effect of passive smoking, J Epidemiol Comm Health 1990 ; 44 : 224-30.
[6] Reijneveld SA et al, Infantile colic : maternal smoking as potential risk factor, Arch Dis Child 2000 ; 83(4) : 302-3.
[7] Cobo E, Effect of different doses of ethanol on the milk-ejecting reflex in lactating women, Am J Obstet Gynecol 1973 ; 115(6) : 817-21.
[8] Attention : l’absorption d’alcool pendant la grossesse est un tout autre problème.
[9] Dewey KG et al, A randomized study of the effects of aerobic exercise by lactating women on breast-milk volume and composition, N Engl J Med 1994 ; 330(7) : 449-53. Et : Fly AD et al, Major mineral concentrations in human milk do not change after maximal exercise testing, Am J Clin Nutr 1998 ; 68 : 345-49. Et encore : Lovelady CA et al, Effect of exercise on immunologic factors in breast milk, Pediatrics 2003 ; 111(2) : e148-52.
[10] Rich M et al, Physical exercise and the lactating woman : a qualitative study of mothers’ perceptions and experiences, Breastfeeding Review 2004 ; 12(2) : 11-17.
[11] Lovelady CA et al, The effect of weight loss in overweight lactating women on the growth of their infants, New England Journal of Medicine 2000 ; 342(7) : 449-453.
[12] Rooney BL, Schauberger CW, Excess pregnancy weight gain and long-term obesity : one decade later, Obstet Gynecol 2002 ; 100(2) : 245-52.
[13] Voir sur le site LLL le dossier Alimentation de la mère qui allaite.
[14] Ribas-Fitó N et al, Breastfeeding, exposure to organochloride compounds, and neurodevelopment in infants, Pediatrics 2003 ; 111 : e580-85.
[15] Vreugdenhil HJ et al, Prenatal exposure to polychlorinated biphenyls and breastfeeding : opposing effects on auditory P300 latencies in 9-years-old Dutch children, Dev Med Child Neurol 2004 ; 46(6) : 398-405.

 

Illustration : Océane Le Quément, 2016. Détail. Sa page Facebook.

A propos de l'auteur

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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