Les alloparents, c’est quoi, ça sert à quoi ?

Les alloparents, c’est quoi, ça sert à quoi ?

Ce texte a été écrit en 2012 pour les Vendredis intellos.

Ces derniers temps, on ne compte plus les ouvrages sur les « mères épuisées » [1], les « mères au bord de la crise de nerfs » [2], le « burn-out maternel » [3], les « mères sous influence » [4], etc.
La maternité est-elle vraiment devenue une tâche insurmontable ? Élisabeth Badinter a-t-elle raison de dire [5] que la pression sur les mères est telle que, dans des pays comme l’Allemagne, beaucoup de femmes renoncent à la maternité ?
La maternité était-elle plus « légère » autrefois ? Et si oui, pourquoi ?
Dans mes activités d’animatrice de La Leche League, je rencontre régulièrement des mères pratiquant un maternage proximal (allaitement long, cododo, portage…) qui sont effectivement au bord de l’épuisement et dont l’entourage rend leurs pratiques de maternage responsables de cet épuisement.
Mais n’est-ce pas plutôt l’isolement le responsable ?
Voilà bien longtemps que je trouve le sort des nouvelles mères, qui rentrent de la maternité pour se retrouver seules en tête à tête avec leur nouveau-né entre les quatre murs de leur appartement, carrément inhumain. Et le conseil que je donne souvent, c’est : sortez ! Voyez du monde ! Allez chez des amies ! Invitez-les chez vous !
J’ai été récemment confortée dans cette idée par la lecture d’un livre que je voudrais vous présenter.
Il s’agit du second ouvrage de la primatologue américaine Sarah Blaffer Hrdy, Mothers and others (publié en 2016 par les éditions L’Instant présent sous le titre Comment nous sommes devenus humains), qui développe sur les plans historique (et préhistorique), éthologique et ethnologique, le concept d’alloparentalité.
Mais qu’est-ce que l’alloparentalité ? Qu’est-ce qu’un alloparent et à quoi sert-il ?

Une « coopérative de maternage »

Dans une interview que Sarah Blaffer Hrdy a donnée au Nouvel Observateur au moment de la parution du livre de Badinter [6], elle dit qu’on peut voir « la longue histoire de l’évolution  humaine comme une sorte de coopérative de maternage – qui incluent pères, mères, oncles, grands-mères, frères et sœurs plus âgés – où chacun aide la mère à s’occuper du petit et à le nourrir ».
Les alloparents sont donc tous les proches, adultes et plus grands enfants, parents et voisins, qui peuvent être amenés à s’occuper du bébé.
Dans Mothers and others, SBH montre que contrairement à ce qu’on observe chez les « grands singes » (chimpanzés, gorilles et orangs-outans) [7] où la mère garde son bébé avec et sur elle pendant plusieurs mois et empêche tout autre membre du groupe, mâle ou femelle, de s’en approcher, les humains, y compris dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, se caractérisent par un certain degré de partage des soins aux petits.
Chez les chasseurs-cueilleurs, on estime que les bébés passent entre 20 et 60 % de leur temps diurne dans les bras d’autres personnes que leur mère (la nuit, par contre, ils sont toujours lovés contre elle), essentiellement des parent(e)s à elle [8].
Comparons cette situation à celle de la mère dans nos sociétés occidentales. Les grands-mères sont souvent loin, ou bien la mère ne leur fait pas confiance pour s’occuper du bébé, car leurs conceptions du maternage sont trop divergentes. Les sœurs, cousines, tantes…, si elles existent, sont bien occupées de leur côté, ou trop loin de la mère pour pouvoir être sollicitées facilement.
Reste… le père, qui fait un alloparent tout à fait acceptable [9], mais n’est généralement présent que le soir et le week-end.
Et voilà comment on se retrouve avec des mères qui n’ont pas d’autre alternative que de rester à la maison pour s’occuper seules de leurs petits, au risque de s’épuiser, ou de s’en séparer toute la journée et les mettre en garde avec des inconnus sans lien avec elles et leurs enfants…

À quoi servent (aussi) les alloparents ?

Dans beaucoup de sociétés, les alloparents, et notamment les grands-mères, étaient également importants en tant que  pourvoyeurs de nourriture (« hypothèse de la grand-mère »).

L’« hypothèse de la grand-mère »

Chez pratiquement tous les mammifères, les femelles ne vivent pas au-delà de leur période féconde. Pourquoi est-ce différent chez les humains ? Pourquoi les femmes vivent-elles (de plus en plus) longtemps après qu’elles soient ménopausées et ne puissent plus avoir d’enfants ?
D’un strict point de vue évolutionniste, cela semble du gâchis !
Pour tenter de répondre à cette question, les sociobiologistes ont imaginé ce qu’ils appellent « l’hypothèse de la grand-mère » [10].
Pour eux, « la longue période de la post-ménopause est en fait partie intégrante du plan reproducteur de l’organisme humain » [11].  En effet, les femmes âgées influencent de manière positive le succès biologique de la famille, à travers notamment les soins donnés par la grand-mère à la progéniture de sa fille.
Comme le raconte Sarah Blaffer Hrdy, « supposons qu’il ait existé autrefois une collecteuse (de nourriture) dévouée avec un complément fortuit de gènes. Elle a réussi à vivre au-delà du moment où les ovaires des primates sont normalement épuisés. Parce qu’elle était une collecteuse efficace et déjà prédisposée à aider sa famille, elle a canalisé le surplus de nourriture vers ses petits-enfants récemment sevrés lorsque sa propre fille (ou peut-être la partenaire de son fils ou de son frère) avait un nouveau bébé. Ainsi, les gènes contribuant à la longévité, partagés par cette parenté, ont fini par être surreprésentés dans la succession des générations, menant à une lignée de femmes qui vivaient jusqu’à soixante ou soixante-dix ans ». [12]

Dans ces sociétés, les alloparents pouvaient faire la différence entre la vie et la mort pour l’enfant : une étude faite sur des données recueillies en République de Gambie (Afrique de l’Ouest) entre 1950 et 1980 a montré que si un enfant avait des aînés (notamment des sœurs) ou si sa grand-mère maternelle habitait tout près et n’était plus en âge d’avoir des enfants, la probabilité qu’il meure avant l’âge de 5 ans tombait de 40 à 20 %.
Cela fait dire à SBH que « sans alloparents, il n’y aurait pas d’espèce humaine ».

L’école de la coopération

Pour SBH, enfin, le fait pour les bébés d’avoir des alloparents est ce qui a permis aux êtres humains de devenir des « animaux ultra-sociaux », capables de coopération, d’empathie, de générosité, de sollicitude envers l’autre. Des êtres capables de rester enfermés à 500 dans un avion pendant plusieurs heures sans s’entre-tuer, contrairement à des chimpanzés qu’on mettrait dans la même situation !
Je la cite : « Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs contemporaines, les bébés sont portés par d’autres que leurs mères bien avant de pouvoir se déplacer seuls. Les bébés qui passent ainsi de bras en bras ont besoin de développer une capacité différente [des petits des grands singes qui restent en contact permanent avec leur mère] afin de surveiller les allers et venues de leur mère. Afin de maintenir le contact tant avec leur mère qu’avec des alloparents bienveillants, ils prennent l’habitude de regarder les visages, de les observer et d’essayer d’y lire ce qu’ils expriment.
(…) Sensibles à ces signaux, ils deviennent capables d’interpréter les états mentaux et émotionnels des autres, et donc capables d’un certain degré d’engagement intersubjectif. Je fais l’hypothèse que l’explication la plus plausible de cette différence entre les humains et les autres primates tient à toute cette période (peut-être aussi longue que deux millions d’années) au cours de laquelle les bébés qui étaient les mieux à même d’évaluer les intentions des autres étaient aussi les mieux à même d’en recevoir des soins, et donc les plus susceptibles de survivre jusqu’à l’âge adulte et de se reproduire. »
Elle lie également le babil des bébés au besoin d’« attirer l’attention des alloparents » et à celui « pour les bébés et les mères de maintenir le contact quand le bébé est porté par d’autres ».

J’espère vous avoir donné envie de lire cet ouvrage, dont je n’ai abordé qu’une petite partie.
Et aussi l’envie de créer ou recréer autour de vous et de vos enfants un réseau d’alloparents gage d’humanité !

À lire, un texte très intéressant d’Agnès Échène, Féminisme et maternité : le roman de Mélusine.

 

[1] Stéphanie Allenou, éditions Les liens qui libèrent.
[2] Judith Warner, Albin Michel.
[3] Violaine Guéritault, Odile Jacob.
[4] Sandrine Garcia, La Découverte.
[5] Le Conflit : la femme et la mère, Flammarion.
[6] Une chercheuse américaine répond à Élisabeth Badinter
[7] Mais de la même façon que beaucoup d’autres primates, tels les langurs les titis, les macaques de Barbarie, les colobes, les makis varis de Madagascar…, qui tous pratiquent l’infant-sharing.
[8] Cela signifie entre autres que le bébé est à l’occasion allaité par (ou prend le sein non lactant) d’autres femmes que sa mère : le shared suckling (succion du sein partagée) a été observé, au moins de façon occasionnelle, dans 87 % des sociétés pratiquant la cueillette recensées dans les Human Relations Area Files.
[9] D’autant que des études ont montré que lorsqu’il est proche de sa femme pendant la grossesse et proche du bébé après la naissance, son profil hormonal se modifie : baisse du taux de testostérone, hausse de la prolactine et de l’ocytocine… le rendant plus enclin et plus apte à s’occuper du bébé. Porter un bébé pendant un quart d’heure suffit à augmenter de façon mesurable le taux circulant de prolactine chez un homme !
[10] Voir sur Wikipedia : Hypothèse de la grand-mère
[11] Sarah Blaffer Hrdy, Les instincts maternels, Payot, 2002.
[12] Ibid.

A propos de l'auteur

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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