Quand allaiter engendre des émotions négatives

Quand allaiter engendre des émotions négatives

Réflexe d’éjection dysphorique (RED) ? Mais qu’est-ce donc ? Un phénomène nouveau ? Sûrement pas. Mais un problème très récemment reconnu et nommé, certainement. On sait en effet depuis peu que certaines femmes éprouvent, juste avant le réflexe d’éjection, un sentiment brutal de dépression ou d’émotion négative, et que cela n’a rien à voir, contrairement à ce qu’on croyait jusque-là, avec une dépression post-partum ou une aversion psychologique vis-à-vis de l’allaitement.

Comment se manifeste le RED ?

Le RED se produit juste avant le réflexe d’éjection, que la mère mette son bébé au sein, tire son lait ou ait un réflexe d’éjection spontané entre deux tétées. Il cesse au bout de 30 secondes à 2 minutes. Si plusieurs réflexes d’éjection se produisent au cours de la tétée, il peut revenir à chaque fois, faisant alors de l’ensemble de la tétée une expérience désagréable (habituellement, il est moins intense au fur et à mesure que la tétée progresse, mais pas toujours…).
Les émotions les plus fréquemment rapportées sont une sensation de « trou » dans l’estomac, une impression de désespoir, d’angoisse, un sentiment de dépression, l’envie de fuir. Les femmes parlent également de boule dans la gorge, de pensées suicidaires, panique, frustration, agitation, hostilité, agressivité, sentiments paranoïdes…
Certaines femmes ressentent la même dysphorie dans un contexte sexuel : lors d’une enquête auprès de femmes ayant fait état d’un RED, 11 % disaient avoir le même type de vécu émotionnel en cas de stimulation des mamelons dans un cadre sexuel.

À quoi est dû le RED ?

Les données actuelles permettent de penser qu’il s’agit d’une réaction hormonale, plus précisément en rapport avec la sécrétion de dopamine. Au moment du réflexe d’éjection, il y a une augmentation rapide du taux d’ocytocine, et le taux de dopamine chute. La dopamine inhibe la prolactine, et la baisse de son taux favorise l’augmentation du taux de prolactine. La plupart du temps, cela ne pose aucun problème, mais chez certaines mères, il semble que la chute du taux de dopamine soit anormale, et que cela induise de façon réflexe les réactions émotionnelles négatives.

Que peut-on y faire ?

Il n’y a rien qui l’arrête complètement, à part le temps. Pour certaines femmes, il ne disparaîtra complètement qu’avec le sevrage. Mais presque toutes les mères interrogées par Alia Macrina Heise, la créatrice du site sur le sujet (elle-même concernée par le problème), disent que ce qui aide grandement (et est parfois suffisant en soi), c’est de savoir qu’elles ne sont pas folles, qu’elles ne sont pas seules à le vivre, et que cela ne va pas leur nuire ou nuire à leur bébé.
En cas de RED modéré, certaines plantes semblent pouvoir aider, car elles augmentent le taux de dopamine ou de levodopa (convertie en dopamine dans le cerveau) : le gattilier, les fèves, le Mucuna pruriens… On peut également tenter l’acupuncture, l’hypnose, la musicothérapie, les distractions pendant les tétées (lire, regarder la télévision…), faire plus d’exercice physique (qui augmente le taux de dopamine) et s’assurer de dormir suffisamment.
En cas de RED sévère, heureusement très rare, on peut envisager de prendre un traitement allopathique. D’après les quelques connaissances actuelles, le bupropion, un inhibiteur de la recapture de la dopamine, semble le meilleur choix. Mais ce traitement est pour l’instant encore totalement expérimental.
Il faut aussi savoir que tous les médicaments qui augmentent le taux de dopamine abaissent celui de prolactine, raison pour laquelle ils sont habituellement déconseillés pendant l’allaitement. Et qu’à l’inverse, les médicaments antagonistes de la dopamine (dont la dompéridone, utilisée pour augmenter la lactation) peuvent aggraver le RED. Cruel dilemme…

Pour aller plus loin :

  • Le réflexe d’éjection dysphorique, sur le site de LLL France.
  • Un site (en anglais) sur le sujet : www.d-mer.org
  • The mystery of D-MER, Kerstin Uvnas-Moberg et Kathleen Kendall-Tackett
  • Mon interview pour Doctissimo : Allaitement, connaissez-vous le réflexe d’éjection dysphorique ? Extrait : “À l’heure actuelle, on ne sait pas exactement quelle est la cause exacte du réflexe d’éjection dysphorique.
    La première piste évoque la baisse de sécrétion de dopamine durant l’allaitement. C’est la thèse privilégiée par l’Américaine Alia Macrina Heise. La dopamine empêche la sécrétion de prolactine, c’est pourquoi elle chute tandis que la sécrétion d’ocytocine augmente pour favoriser l’allaitement. Chez la plupart des femmes, cela n’induit pas d’émotions négatives, mais une trop forte baisse de la dopamine (surnommée l’hormone du bonheur) pourrait être responsable de ces sensations désagréables pour certaines.
    La seconde piste suggère plutôt que le corps de la maman victime du RED aurait une réponse anormale à l’augmentation de la sécrétion d’ocytocine liée au réflexe d’éjection. A priori, l’ocytocine provoque des émotions positives, un sentiment de bien-être. Mais certains ont fait le parallèle avec le syndrome de stress post-traumatique où la sécrétion d’ocytocine (pendant des câlins par exemple) peut engendrer des réactions contraires comme la fuite, la protection ou l’agressivité. Pour une raison que l’on ignore, c’est comme si ces femmes avaient une réaction anormale à l’ocytocine”.
    Enfin, la génétique ne serait peut-être pas étrangère au phénomène puisqu’en interrogeant leur propre mère, les femmes touchées par le réflexe d’éjection dysphorique se rendent souvent compte qu’elles ont elles aussi éprouvé la même chose pendant l’allaitement.”

 

Cet article est paru dans le n° 45 de Grandir autrement.

A propos de l'auteur

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef de la revue "Allaiter aujourd'hui !" Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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