Un bref historique de l’allaitement

Un bref historique de l’allaitement

Voir aussi Histoire de l’allaitement au 20e siècle.

Texte d’une intervention aux journées Naissance & citoyenneté, Nantes, 5-6 mai 2000. Publié dans Les Dossiers de l’obstétrique, novembre 2000.

Si je me suis intéressée à l’histoire de l’allaitement, plus particulièrement en France, c’est d’une part parce que tout ce qui touche l’allaitement m’intéresse (et donc son histoire m’intéresse aussi) ; mais c’est surtout parce la situation de l’allaitement en France, peu brillante comparée à celle d’autres pays européens, a nécessairement des racines historiques : comme pour tous les phénomènes de société, le passé éclaire le présent.
J’ai partagé mon exposé en trois parties :
– les phénomènes qu’on retrouve partout et toujours,
– ceux qui sont plus propres aux pays industrialisés
– ceux qui sont spécifiques à la France.

Partout et toujours

Depuis la plus haute Antiquité, on trouve dans les classes supérieures un désir de se débarrasser des soins à l’enfant – et notamment de l’allaitement – sur une autre femme (parfois sur un autre produit que le lait de femme – divers laits animaux en particulier –, avec des conséquences généralement désastreuses sur la santé et la survie des enfants). Dans la littérature latine en particulier, on trouve de nombreux écrits exhortant les patriciennes à allaiter elles-mêmes leurs enfants (preuve qu’elles ne le faisaient pas), ou donnant des conseils pour bien choisir la nourrice.
Un autre phénomène assez général dans le temps et dans l’espace, c’est le manque de confiance dans la capacité des femmes à allaiter.
Rappelons notamment :
– le tabou du colostrum. Comme le montre Michel Odent dans son livre Votre bébé est le plus beau des mammifères, pratiquement toutes les sociétés connues interdisaient de donner le colostrum, considéré comme impur, semblable à du pus, etc. Le lait ayant longtemps été considéré comme du sang blanchi, le colostrum n’était sans doute pas assez bien blanchi, d’autant qu’il est sécrété pendant que la femme saigne (lochies) ;
– le doute sur la qualité du lait quand la femme saigne (premiers jours après la naissance, mais aussi période des règles) et quand elle ne saigne plus (tabou de l’allaitement pendant la grossesse, très répandu) ;
– le doute sur la qualité et la quantité du lait.
Deux exemples :
– chez les Lobis (Burkina Fasso), le lait maternel était considéré comme zéro ; ce qui donnait force et santé au bébé, c’était la décoction de racines d’un arbre, donnée sous forme externe (eau du bain) ou interne ;
– dans la France du Moyen Age, on donnait aux bébés très rapidement après la naissance des bouillies (appelées papet ou papin, car souvent données par le père) ; certains médecins y voyaient à juste titre la cause de diarrhées, mais la croyance populaire pensait que les « solides »  rendaient l’enfant plus solide (Alexandre-Bidon).
Résultat de tout cela : la rareté extrême de l’allaitement exclusif. Partout et de tout temps, on a cru bon de donner au bébé, en plus du lait de sa mère, de l’eau sucrée, du miel, des tisanes, des bouillies, etc.

Phénomènes généraux aux pays industrialisés

On peut citer en vrac :
– le salariat des femmes. Même si l’on sait qu’il est possible de poursuivre l’allaitement après la reprise du travail, il n’en reste pas moins qu’il est moins facile d’allaiter quand on travaille loin de son domicile que lorsqu’on travaille chez soi ou aux champs, où l’on peut emporter le bébé ;
– le développement de l’élevage de vaches laitières et de l’industrie agro-alimentaire qui va avec. Quand on produit beaucoup de lait animal, on est plus tenté d’en donner à ses bébés. Je voudrais parler ici du cas de l’Islande au 17e et 18e siècles. Des observateurs étrangers se sont étonnés à l’époque de sa stagnation voire de son déclin démographique, dû à une mortalité infantile particulièrement élevée. Ils ont enquêté, pour s’apercevoir que l’allaitement était inexistant : les bébés n’étaient allaités que 8 jours (14 pour les plus faibles), et passaient directement au lait de vache, d’autant plus riche que la famille était riche. C’est-à-dire que ceux des familles les plus riches recevaient carrément de la crème, du beurre, du poisson et de la viande dès 8 jours. On imagine les dégâts (Vanessa Maher). Un autre rapprochement intéressant : L’Irlande qui, comme on sait, est encore en-dessous de la France pour ce qui est du taux d’allaitement (31 % à la naissance) est aussi un des plus gros producteurs mondiaux de lait infantile. Enfin, un chiffre à connaître : on estime que les coûts de production et de distribution des laits infantiles ne représentent que 16 % de leur prix de vente. On imagine les bénéfices ;
– l’implication des professionnels de santé dans la promotion des substituts du lait maternel. On connaît les intérêts financiers que certains y trouvaient avant le décret de 1998. On sait moins qu’à une époque, leur implication pouvait être beaucoup plus directe : on voit par exemple, en 1898, une marque déposée pour le « séro-lait du Docteur Pierre Laurent, le seul lait stérilisé identique à celui de la femme » (Marie-Claude Delahaye) ;
– la priorité grandissante donnée au couple conjugal sur l’enfant, notamment par la religion catholique. Je voudrais citer ici un extrait du Dictionnaire des cas de conscience d’un certain Fromageau (18e siècle) : « Jeanne ayant eu un premier enfant de son mari, a voulu le nourrir elle-même ; mais comme son mari veut exiger d’elle le devoir conjugal, elle demande si elle est obligée de le lui rendre pendant tout le temps qu’elle allaite son enfant, ou si elle peut sans péché le lui refuser ? La femme doit, si elle peut, mettre son enfant en nourrice, afin de pourvoir à l’infirmité de son mari en lui rendant le devoir, de peur qu’il ne tombe en quelque péché contraire à la pureté conjugale. » Autrement dit, on expédie le bébé en nourrice de peur que le mari, allant voir ailleurs (dans la mesure où l’on pense l’allaitement incompatible avec des rapports conjugaux), ne tombe dans le péché ! (Jean-Louis Flandrin)
– l’érotisation des seins. Il faut savoir que lorsqu’on étudie les sociétés traditionnelles, une très petite minorité d’entre elles attribue un rôle érotique aux seins (par contre, les fesses sont très prisées !). On peut dire qu’en Occident, ce rôle est hypertrophié (dans tous les sens du terme, voir les augmentations mammaires en vogue aux États-Unis !) depuis un bon bout de temps. D’où la crainte chez la femme que l’allaitement abîme ses seins, l’idée que l’usage des seins appartient au mari, etc.

Phénomènes propres à la France

C’est ici qu’il faut bien parler du phénomène des nourrices. Même si, comme on l’a vu, il a existé ailleurs, c’est dans la France des 17e, 18e et 19e siècles qu’il a pris la plus grande extension. À une époque, pratiquement tous les enfants des villes étaient en nourrice. Ceux des riches (nobles, grande bourgeoisie) avaient des nourrices « sur lieu » ; ceux des artisans, ouvriers, petits commerçants étaient envoyés au loin, à la campagne. En 1780, le chef de la police parisienne (qui supervisait les « bureaux de nourrices ») établissait que sur les 21 000 bébés nés cette année-là à Paris, 1 000 seulement étaient allaités par leur mère. Même si ce n’était pas le cas à la campagne, celle-ci était néanmoins touchée, puisque les nourrices « sur lieu » abandonnaient leurs propres bébés (parfois à des nourrices « au rabais ») pour aller allaiter les bébés des riches citadins (voir le film de Marco Bellochio, Nourrice, sorti en 1999). Un chiffre révélateur : la mortalité des enfants des nourrices « sur lieu » issues du Morvan était de 64 % (les deux-tiers mouraient) dans les années 1860 ; pendant le siège de Paris (1871) où les femmes du Morvan n’ont pas pu aller à Paris et sont donc restées s’occuper de leurs bébés, la mortalité est tombée à 17 %.
À mon sens, ce phénomène des nourrices a eu deux conséquences :
– donner une image dévalorisée de l’allaitement, assimilé à une activité mercenaire, faite par une domestique (on observe actuellement que les régions françaises où l’on allaite le moins sont souvent celles d’où étaient issues traditionnellement les nourrices ; même chose pour l’Irlande, qui était un vivier de nourrices pour les Anglaises) ;
– associer l’allaitement (dans la mesure où les nourrices étaient censées allaiter les bébés qu’on leur confiait, ce qui était loin d’être toujours le cas pour les nourrices « au loin ») à des taux de mortalité assez effrayants. Quelques chiffres : 71 % de mortalité chez les enfants envoyés chez une nourrice à la campagne, en 1885 ; 90 % pour les enfants abandonnés confiés à une nourrice.
La seule parade qu’on connaissait, c’était de bien choisir la nourrice. On publiait des best-sellers, écrits par des médecins, sur les critères de choix. Mais de toute façon, pour les nourrices « au loin », il n’y avait pratiquement aucun contrôle possible.
Ce genre de chiffres a fait régulièrement tenter des expériences d’alimentation artificielle, toutes désastreuses (en 1763, dans le premier centre de pédiatrie ouvert à Rouen, sur 132 enfants, 115 moururent et l’expérience fut stoppée) jusqu’à la fin du 19e siècle, où la révolution pastorienne, une meilleure hygiène générale, une plus grande attention apportée à la qualité du lait donné au biberon (jusque-là, ce pouvait être à peu près n’importe quoi, y compris de l’eau de chaux !) ont fait que la diffusion du biberon s’est accompagnée d’une baisse de la mortalité infantile.
Je crois donc que dans l’inconscient collectif français, il reste ces équations : allaitement (par une nourrice) = mort. Biberon (donné par la mère) = vie. J’ai rajouté « donné par la mère » parce que la disparition progressive des nourrices (qui, il faut le savoir, vers la fin, donnaient surtout le biberon : à la veille de la guerre de 1914, seulement 7,5 % des enfants en nourrice étaient allaités) et la diffusion du biberon se sont accompagnées d’un développement de garderies de jour. Au lieu que l’enfant soit envoyé à la campagne, il était gardé en ville, et les parents le récupéraient tous les soirs. Et donc cette diffusion du biberon s’est traduite paradoxalement par un certain rapprochement mère/enfant (Catherine Rollet).
Voilà beaucoup de paradoxes qui expliquent en partie, à mon sens, le rapport pour le moins ambivalent que la société française entretient avec l’allaitement !
Sans oublier deux autres spécificités françaises :
– la tendance majoritaire du féminisme français des quarante dernières années, pour laquelle « la dimension maternelle de l’identité sociale et psychique des femmes a été et demeure une concession inenvisageable au système de l’oppression sexiste » (Élisabeth G. Sledziewski) : si la maternité est un esclavage, l’allaitement est un esclavage à la puissance 10 !
– la valorisation de l’autonomie précoce et la phobie de tout ce qui ressemble à de la fusion, de la symbiose, chez pratiquement tous les professionnels de la petite enfance (psys, travailleurs sociaux, personnels des crèches, etc.).

 

Bibliographie

  • Allaiter autrefois, BT2 n° 247, mai 1992.
  • Hedwige Lauer, L’enfant dans l’histoire, Cahiers de la puéricultrice, septembre 1991, p. 44-50.
  • D. Alexandre-Bidon, L’enfant à l’ombre des cathédrales, Presses universitaires de Lyon, 1985.
  • Catherine Rollet, L’allaitement artificiel des nourrissons avant Pasteur, Annales de démographie historique, 1994, p. 81-91.
  • Joseph Lefort, La mortalité des nouveau-nés en France et à l’étranger, Journal des économistes, novembre 1878.
  • B. Le Luyer, De la Goutte de lait à la poudre de lait, Revue internationale de pédiatrie, avril/mai 1996, p. 14-22.
  • Agnès Fine, Le nourrisson à la croisée des savoirs, Annales de démographie historique, 1994, p. 201-214.
  • Grossesse et petite enfance en Afrique noire et à Madagascar, L’Harmattan, 1991.
  • Hindley et al, Some differences in infant feeding and elimination training in five European longitudinal samples, J child Psychol Psychiat, 1965, p. 179-201.
  • Comment allaitaient nos grands-mères et nos mères ?, Cahiers de la puéricultrice, septembre 2001.
  • Jean-Louis Flandrin, Familles, parenté, maison, sexualité dans l’ancienne société, Le Seuil, 1984.
  • Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau, Allaitement et féminisme.
  • Marie-Claude Delahaye, Tétons et tétines, Éditions Trame Way, 1990.
  • Anne Cova, Maternité et droits des femmes en France (XIXe – XXe siècles), Anthropos, 1997.
  • Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand, L’art d’accommoder les bébés, Odile Jacob, 1998.
  • Breastfeeding : biocultural perspectives, sous la direction de Patricia Stuart-Macadam et Katherine A. Dettwyler, Aldine de Gruyter, 1995.
  • Vanessa Maher, The anthropology of breastfeeding, Berg, 1992.
  • Mary McCarthy, Le groupe, Stock.
  • Mary Ann Cahill, Seven voices, one dream, LLLI, 2001.
  • Jule Dejager Ward, La Leche League, at the crossroads of medicine, feminism and religion, The University of North Carolina Press, 2000.
  • Lynn Y. Weiner, Reconstructing Motherhood: The La Leche League in Postwar America, The Journal of American History, Vol. 80, No. 4 (Mar., 1994), p. 1357-1381.
  • Anthologie de l’allaitement maternel, textes réunis par Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau, éditions Jouvence, 2002.
  • Emmanuelle Romanet-Da Fonseca (docteur en Histoire, chercheur associé à l’IETT université Jean Moulin Lyon 3) La mise en nourrice, une pratique répandue en France au XIXe siècle, in Transtext(e)s Transcultures Journal of Global Cultural Studies, n° 8-2013 : Genre et filiation : pratiques et représentations.
  • Élisabeth G. Sledziewski, La maternité, objet féministe à identifier.

 

À écouter, dans l’émission “Un jour dans l’histoire” de la radio belge RTBF, à propos d’une exposition sur le thème “Voies Lactées – l’allaitement : représentations et politiques” :

 

Illustration : Un bureau de nourrices, José Frappa.

A propos de l'auteur

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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