Au sein, même pas mal ! La tétée analgésique

Au sein, même pas mal ! La tétée analgésique

Article paru dans la revue Spirale n° 42, 2007, p. 139-143.

J’ai trois fils, qui ont aujourd’hui 31, 27 et 24 ans.
Pour le premier, la prise de sang pour le test de Guthrie s’est faite hors de ma présence. Je ne sais donc pas comment cela s’est passé, mais je suppose qu’il a pleuré.
Pour le deuxième, j’étais là, il a pleuré, je l’ai mis au sein et il s’est tout de suite calmé.
Pour le troisième, enfin, j’ai eu l’idée de demander à ce qu’elle soit faite pendant qu’il était au sein. Et là, miracle, c’est passé comme une lettre à la poste, il n’a pas émis le moindre petit cri.
Alors, l’effet antalgique de la tétée au sein, je connais depuis longtemps !
Animatrice de La Leche League depuis plus de vingt ans, j’ai souvent eu l’occasion par la suite d’en parler aux mères que je rencontrais. Un certain nombre disaient l’avoir elles-mêmes expérimenté avec bonheur, à l’occasion de prises de sang, de vaccins, de percements d’oreilles, de gestes médicaux nécessitant l’immobilité de l’enfant (par exemple un ECG), etc.

Petit historique

En 1993, le Dr Annie Gauvain-Piquard a publié son livre sur la douleur de l’enfant [1].
Elle s’y disait à la recherche de tout ce qui peut la soulager. Aussi lui ai-je écrit pour lui raconter mon expérience avec mon troisième enfant. Voici ce qu’elle me répondit : « Je tenais à vous remercier beaucoup de votre témoignage. Si vous le voulez bien, j’aimerais poursuivre le dialogue avec vous à ce sujet, car effectivement la variabilité de la réaction d’un bébé à une situation douloureuse, comme la prise de sang au talon, selon que le bébé est réveillé, endormi ou en train de téter, est l’une des plus grandes énigmes qui se pose quant à la perception de la douleur chez le tout-petit. En effet, nous ne savons pas si le fait que votre bébé n’ait pas pleuré et n’ait pas arrêté de téter pendant qu’on le piquait, est une preuve qu’il n’a pas eu mal, ou si c’est qu’il n’a pas jugé bon de manifester sa douleur. Ce point est important, car dans la première hypothèse, si effectivement le fait d’être en train de téter protège le bébé contre la douleur d’un prélèvement, celle-ci inciterait à réaliser tous les prélèvements pendant les tétées. Mais dans la seconde hypothèse, si l’enfant ressent tout de même la douleur mais ne la manifeste pas, est-ce qu’en rassemblant tous les prélèvements durant la tétée, nous ne courons pas le risque de faire associer au bébé que pendant la tétée, il peut arriver quelque chose de désagréable, et chez des enfants soumis à des examens répétés, de perturber le moment de joie sans mélange qu’est en principe une tétée ? »
Je lançai donc, en octobre 1993, un appel à témoignages dans la revue de La Leche League France, Allaiter aujourd’hui, et en reçus un certain nombre qui allaient tous dans le même sens : les bébés en train de téter semblaient vraiment ne pas ressentir la douleur !
Dans les années suivantes, les études se sont multipliées, sur l’utilisation de la crème EMLA, la présence des parents, les effets analgésiques des solutions sucrées, de la succion non nutritive de tétines et du contact peau à peau… Aussi, en octobre 2000, j’écrivais, toujours dans Allaiter aujourd’hui : « Vous qui lisez cette revue, vous connaissez sûrement un procédé qui allie solution sucrée, lait, succion et contact peau à peau. Eh oui, ça s’appelle l’allaitement au sein ! Alors, si vos bébés doivent subir des gestes médicaux douloureux, pensez à demander qu’ils soient faits pendant qu’ils tètent. Beaucoup de mères ont déjà expérimenté avec succès cette méthode de soulagement toute simple. »
Deux ans plus tard, l’étude de Gray et a[2], parue dans Pediatrics, venait enfin confirmer l’expérience des mères : le fait d’être au sein pendant le prélèvement réduisait les pleurs de 91 % et les grimaces de douleur de 84 % ! Et l’année suivante, c’est une équipe française [3] qui faisait les mêmes constatations : les bébés en train de téter au moment du prélèvement avaient 1 sur l’échelle Douleur Aiguë du Nouveau-né, contre 3 pour ceux qui avaient reçu une solution sucrée et une sucette, et 10 pour ceux qui avaient reçu un placebo.
La même année, l’association Sparadrap, qui a tant fait pour soulager la douleur de l’enfant, sortait une vidéo [4], qui incluait l’allaitement dans les moyens non médicamenteux de soulagement de la douleur.
Et en 2005, Ricardo Carbajal signait dans les Archives de pédiatrie un article où il disait que « pour les enfants à terme qui sont allaités, on peut proposer des prélèvements lors de l’allaitement ».
On pouvait donc espérer que les pédiatres français non seulement arrêtent de refuser de faire vaccins et prises de sang sur l’enfant au sein, mais le proposent d’eux-mêmes aux mères allaitantes.

Les objections

Ce n’est malheureusement pas vraiment le cas… Encore trop de soignants (médecins, infirmières…) refusent quand une mère leur demande s’ils sont d’accord pour faire le geste avec l’enfant au sein (c’est pourquoi je dis maintenant aux mères, à qui je parle systématiquement de cet effet antalgique de la tétée, qu’elles n’ont pas à « demander l’autorisation », mais à simplement mettre le bébé au sein avant que le geste ne soit débuté).
Les arguments pour refuser sont généralement de deux ordres.
Soit le soignant dit que ce serait compliqué pour lui. Pourtant, tous ceux qui l’ont expérimenté en sont emballés : quoi de plus confortable que d’avoir un enfant qui ne pleure pas, qui ne se débat pas… pendant qu’on fait le geste médical ?
Soit il dit craindre, comme le Dr Gauvain-Piquard dans la lettre précitée, que l’enfant n’associe la tétée à la douleur.
Pourquoi alors, lorsqu’on donne une solution sucrée dans un but antalgique, ne craint-on pas que le bébé associe à tout jamais le goût sucré à la douleur ?!
En fait, pour qu’il y ait conditionnement « à la Pavlov », il faudrait que l’association tétée/douleur soit répétée un très grand nombre de fois.
Surtout, pour que cette association se fasse, il faudrait… qu’il y ait douleur ! Or, il semble bien que le fait de téter n’opère pas seulement une distraction par rapport à la douleur, mais la supprime vraiment (ou en tout cas, la diminue tellement que sa perception en devient extrêmement faible)
Les mécanismes en jeu ne sont pas encore bien élucidés. Effet de la succion ? Du contact peau à peau ? Des endorphines du lait maternel ? D’un autre composant non encore découvert (tel celui qu’on vient de découvrir dans la salive, l’opiorphine, qui aurait un effet antalgique égal à celui de la morphine) ? De tout cela à la fois ?

État des lieux, et l’avenir

Espérons en tout cas que la pratique se répande.
Une élève sage-femme a pu faire en 2005 son mémoire de fin d’études sur la « prise en charge non médicamenteuse de la douleur lors des prélèvements sanguins chez le nouveau-né » [5] dans quatre maternités françaises. Elle y note que « l’étude a montré des scores de douleur très bas lors des prélèvements capillaires réalisés alors que l’enfant était en train d’être allaité. Cette différence a été tellement marquée qu’elle a pu être montrée avec de très faibles effectifs ».
Cette même année, j’ai réalisé une petite enquête auprès des abonnées de la liste de discussion Lactaliste [6], qui a montré que l’effet antalgique n’est pas seulement valable chez les nouveau-nés. L’âge des enfants concernés allait de la naissance à 3 ans ½. Ils avaient tété : pendant une vaccination (voir une étude de 2009 sur la tétée pendant une vaccination), une séance d’ostéopathie ou de kiné, le test de Guthrie, une prise de sang, des soins aux yeux, le retrait de points de suture à l’occiput… Dans un seul cas, ça n’avait pas marché (pour un test de Guthrie, qui était une deuxième fois : le souvenir de la première, faite sans tétée, était-il trop traumatisant ?). Les soignants, d’abord surpris, voire très réticents, avaient tous été convaincus de l’intérêt de la chose, certains disant même que désormais ils le proposeraient aux mères.

Alors, même si l’on ne sait pas exactement pourquoi ça marche, l’important est que ça marche ! Et que ça se sache.

 

[1] Annie Gauvain-Piquard et Michel Meignier, La douleur de l’enfant, Paris, Calmann-Lévy, 1993.
[2] L. Gray et al, « Breastfeeding is analgesic in healthy newborns », Pediatrics, n° 109(4), 2002, p. 590-593.
[3] Ricardo Carbajal et al, « Analgesic effect of breast feeding in term neonates : randomised controlled trail », British Medical Journal, n° 326, 2003, p. 13-15.
[4] Françoise Galland, Dr D. Annequin et Richard Hamon, Pour en savoir plus sur la douleur de l’enfant, 53 min, Sparadrap, 2003.
[5] Johanna Boniakowski, Prise en charge non médicamenteuse de la douleur lors des prélèvements sanguins chez le nouveau-né, mémoire de fin d’études, École de sages-femmes de Nancy, 2005.
[6] http://www.lllfrance.org/contacts/liste-de-discussion

 

Post-scriptum 2018. D’après une méta-analyse portant sur un total de 453 nouveau-nés (Shiyi Zhang, Fang Su, Jing Li, et Weiju Chen, The Analgesic Effects of Maternal Milk Odor on Newborns : A Meta-Analysis, Breastfeeding Medicine, en ligne le 1er juin 2018), ceux qui étaient exposés à l’odeur du lait maternel pendant une prise de sang montraient moins de douleur pendant le geste et criaient moins longtemps après que ceux qui n’avaient été exposés à aucune odeur.
L’odeur du lait est donc sans doute l’une des composantes de l’effet analgésique de la tétée, les autres étant la succion, le contact, le fait d’avaler un liquide sucré, et sans doute certains composants du lait maternel (endorphines, opiorphine…).

 

Vidéo canadienne sur la vaccination d’un bébé de 2 mois au sein :

Photo de l’article Béatrice Romand

About The Author

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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