Ne pas laisser pleurer

Ne pas laisser pleurer

« Tu ne laisseras point pleurer ». Tel était le titre d’un beau petit livre paru il y a dix ans [1], allant à l’encontre de tant d’injonctions populaires (« ça lui fait les poumons » [2], « de toute façon, c’est un caprice ») ou savantes (voir les « pleurs de décharge » chez Aletha Solter).

Le cri est un appel

D’un point de vue anthropologique, le cri du bébé est fait pour signaler à l’adulte un besoin quelconque (faim, froid, chaud, etc.) ou un malaise (sentiment d’abandon, peur, etc.) [3].
Un tout petit bébé n’a pas encore la parole pour signaler ses besoins. Il n’a même pas encore la possibilité de faire des gestes, comme par exemple montrer du doigt. Le cri est donc bien son principal moyen d’attirer l’attention de l’adulte pour lui signaler que quelque chose ne va pas ou qu’il a besoin de quelque chose (même si un maternage très « proximal » peut permettre au parent de reconnaître des signaux subtils et éviter que le bébé en arrive à crier).
D’ailleurs, l’adulte est « programmé » pour répondre à ces cris. Le stress qu’ils génèrent en lui augmente sa tension artérielle, sa transpiration et son rythme cardiaque, fait se contracter ses muscles, et il n’a qu’une envie : résoudre le problème pour les faire cesser. Lorsque une mère qui allaite entend son bébé pleurer, la circulation sanguine augmente dans ses seins, s’accompagnant d’une impulsion biologique à « prendre dans les bras et nourrir ».
Voir ce que les pleurs des bébés déclenchent dans le cerveau des mères dans cet article.

Pourquoi ne pas laisser pleurer

Imaginez : vous êtes seul dans une pièce, étendu sur un lit, incapable de vous lever, vous avez faim, vous baignez dans vos déjections, vous appelez pour qu’on vous nourrisse, pour qu’on vous lave, pour qu’on vous touche. Et personne ne vient. Vous continuez à appeler, vous criez plus fort, espérant qu’on vous entende. Et toujours personne. La détresse, le sentiment d’impuissance, la peur… que vous éprouveriez en tant qu’adulte (n’oublions pas que c’est ce que vivent beaucoup de personnes âgées dans certaines institutions), le bébé les vit décuplés, car il n’a pas encore la capacité d’anticiper. Pour lui, seul le présent existe. Et si ce présent est malheureux, il est infini.
Laisser pleurer un bébé peut par ailleurs avoir de multiples conséquences physiologiques et psychologiques : augmentation de la pression sanguine ; température, oxygénation, rythme cardiaque et respiratoire moins bons ; moins bonne prise de poids ; problèmes de communication et d’attachement ; perte de confiance en l’autre ; anxiété et manque de confiance en soi à l’âge adulte…

L’apport des neurosciences

Ces dernières années, le développement des neurosciences est venu apporter des arguments supplémentaires au fait de ne pas laisser pleurer les bébés.
Dans son ouvrage Un enfant heureux, Margot Sunderland s’appuie sur toutes les recherches récentes en matière de développement cérébral et sur toutes les observations que permettent les techniques modernes d’imagerie médicale, pour montrer qu’élever un bébé et un enfant en ignorant ses pleurs a des conséquences visibles sur son cerveau [4].
Le stress subi par le jeune enfant provoque en effet une cascade d’effets physiologiques, en particulier au niveau de la sécrétion des hormones et des neurotransmetteurs, qui auront un impact définitif sur le cerveau en plein développement de l’enfant. Les systèmes encore inachevés qui gèrent la production d’opioïdes, de noradrénaline, de dopamine et de sérotonine risquent d’être endommagés, entraînant de graves déséquilibres chimiques générateurs de problèmes psychiques.
Si on laisse un bébé hurler tout seul pendant longtemps, son cerveau cesse de sécréter des opioïdes (des hormones qui procurent une sensation de bien-être), son taux circulant de cortisol (l’hormone du stress) s’élève énormément, les voies de transmission de la douleur sont activées dans son cerveau comme s’il était blessé physiquement.
Ce mécanisme de réponse au stress où intervient le cortisol est appelé axe HPA. Et comme le dit Margot Sunderland, « un bébé angoissé présente un axe HPA très actif qui génère du cortisol en continu, pareil à un système de chauffage central qui se serait emballé. Consoler un enfant, c’est trouver l’interrupteur pour stopper ce processus. Des images IRM du cerveau montrent que le stress précoce peut causer une hyperactivité permanente de l’axe HPA ».
Si les pleurs durent trop longtemps, le taux de cortisol peut atteindre un seuil toxique au-delà duquel les structures et systèmes essentiels du cerveau peuvent être endommagés.

Apaiser, consoler

Un maternage « proximal » (allaitement à la demande et prolongé, portage intensif, sommeil partagé…), dans la mesure où il répond aux besoins fondamentaux du bébé, lui évite le plus souvent d’avoir à manifester par des pleurs le malaise que lui causerait la non-satisfaction de ces besoins. Et de fait, les anthropologues et les voyageurs se sont toujours étonnés de ne pratiquement jamais entendre de pleurs de bébés chez les autochtones du Grand Nord, les Amérindiens, en Inde, à Bali…
Cela dit, les pleurs peuvent quand même se produire dans certaines circonstances et chez certains bébés (par exemple, les BABI, bébés aux besoins intenses).
On peut alors avoir recours à des techniques d’apaisement, qu’on peut regrouper sous six grandes catégories :

  • succion (nutritive ou non),
  • contact et mouvement,
  • « distraction »,
  • bruits et vibrations,
  • massages et enveloppements,
  • traitements et alimentation.

Selon une enquête faite auprès d’environ 700 mères suivies tout au long de la première année de leur bébé [5], les pratiques les plus efficaces pour calmer les pleurs au cours des seize premières semaines sont de porter l’enfant (88 %), le mettre au sein (82 %) et marcher en le tenant (87 %).
Toutes les techniques ne fonctionnent pas pour tous les bébés ; une méthode peut marcher un jour et pas le lendemain et il faut donc avoir une « palette » de trucs entre lesquels on peut jongler ; pour certains bébés, ce qui marche, c’est une suite de gestes enchaînés dans un certain ordre, une sorte de « rituel » ; il n’est pas évident d’être imaginatif lorsqu’on est épuisé, et il vaut donc mieux avoir une batterie d’idées toutes faites et déjà éprouvées ; c’est principalement la mère qui essaiera d’apaiser son bébé, mais le père ou tout autre adulte (voire les grands frères et les grandes sœurs) est à même d’utiliser ces techniques.
Et si rien ne marche, plutôt que de dire comme certains que c’est sans doute que le bébé a « besoin de pleurer », se dire – et dire au bébé – qu’on n’a pas trouvé pourquoi il pleure, qu’on est vraiment désolé pour lui et qu’on espère qu’il va aller mieux bientôt…

 

[1] Haïm Cohen, Tu ne laisseras point pleurer, Stock, 2006.
[2] Une mère s’est même fait dire par un kiné qu’un bébé qui ne crie pas suffisamment risque une bronchiolite, car ses alvéoles pulmonaires ne vont pas se déployer correctement !
[3] Voir le chapitre « Alors, pourquoi pleurent-ils ? » de mon ouvrage chez Jouvence Ne pleure plus bébé !
[4] Récemment réédité sous le titre La science de l’enfant heureux. Épanouir son enfant grâce aux découvertes sur le cerveau (De Boeck, 2017). Voir également l’ouvrage de la pédiatre Catherine Gueguen Pour une enfance heureuse : repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau (Pocket, 2015).
[5] Howard CR et al, Variations in parental comforting practices and breastfeeding duration, ABM News and Views 2004 ; 10(S).

 

Article paru dans le hors-série de Grandir autrement Éducation bienveillante.

 

Voir aussi :

 

A propos de l’auteur

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d’Allaiter aujourd’hui !
Auteur de plusieurs ouvrages sur l’allaitement, la naissance et le maternage.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

67 + = 73

Newsletter

Prochains événements

Derniers Tweets

Archives

d45d80665ffe5f24723cb3a8f4fadd89xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

Pin It on Pinterest