Peut-on (et doit-on) décrypter les pleurs des bébés ?

Peut-on (et doit-on) décrypter les pleurs des bébés ?

Il ne se passe pas une année sans qu’on nous annonce en fanfare une nouvelle méthode révolutionnaire permettant de décrypter les pleurs des bébés. Mais est-ce vraiment efficace ? Et est-ce même utile et nécessaire ?

Dans les manuels de puériculture, on lit souvent qu’au bout d’un certain temps, les parents deviennent capables de différencier les pleurs de leur bébé, selon qu’ils sont causés par la faim, la fatigue, la douleur, etc. Mais est-ce vrai ? Si on leur pose la question, beaucoup avouent ne pas y arriver. Je dis bien « avouent » car, ayant lu dans les livres qu’ils devraient pouvoir le faire sans problème, ils ont du mal à admettre qu’ils n’y arrivent pas : cela ne veut-il pas dire qu’ils sont des parents nuls, même pas capables d’identifier la source des pleurs de leur bébé ?

Et une méthode de plus !

Preuve que cette « reconnaissance » n’est pas si évidente que ça : on nous sort régulièrement de nouvelles méthodes qui permettraient de savoir (enfin) pourquoi les bébés pleurent.

Ainsi, en 2003, un ingénieur en électronique catalan, Pedro Monagas, avait inventé le Why Cry, un appareil censé déterminer en 20 secondes si le bébé crie parce qu’il a faim, s’ennuie, est fatigué, stressé ou mal à l’aise, et ce avec « une fiabilité de 98 % » !

En 2013, des psychologues espagnols avaient découvert que les bébés n’ouvraient pas les yeux de la même façon selon qu’ils avaient peur, mal ou étaient en colère [1]

Et l’an dernier est paru l’ouvrage de Priscilla Dunstan [2] qui se fait fort d’apprendre aux parents à reconnaître dans les cris et pleurs de leur bébé des « mots » signifiant chacun un besoin précis : mot de la faim (nèh), de la fatigue (aoh), du rot (èh), etc.

Et si l’on arrêtait de vouloir décrypter ?

Bon, je ne dis pas qu’il est absolument impossible de savoir pourquoi son bébé crie. Les parents finissent en effet par reconnaître la source de certains pleurs, et aussi par être alertés quand un cri diffère des cris habituels (signe de douleur aiguë, par exemple). Mais de là à penser qu’on peut à chaque fois « mettre une étiquette » sur le cri et y apporter automatiquement la réponse appropriée…

Et la réponse appropriée n’est-elle pas le plus souvent un simple geste de parentage : prendre dans les bras, porter, garder avec soi… donner le sein ? Les mères qui allaitent et offrent le sein à leur bébé dès qu’il pleure se font souvent critiquer : comment, elles donnent le sein alors qu’elles ne savent pas si c’est vraiment la faim qui fait crier le bébé ?! Pourtant, le sein est bien la réponse à de nombreux besoins du bébé, pas seulement à son besoin de nourriture, et il peut donc apaiser toutes sortes de cris, sans que la mère ait à se torturer l’esprit pour savoir pourquoi l’enfant crie.

Récemment, une méta-analyse portant sur 8 700 bébés de moins de 3 mois issus de six pays différents [3] a montré que c’est au Royaume-Uni, au Canada et en Italie qu’ils pleurent le plus ; et au Danemark, en Allemagne et au Japon qu’ils pleurent le moins. Pour les chercheurs, cette différence s’expliquerait en grande partie par des différences « liées au mode de parentalité ». Cela ne vous évoque-t-il pas les récits des anthropologues et voyageurs s’étonnant de ne pratiquement jamais entendre de pleurs de bébés chez les autochtones du Grand Nord, les Amérindiens, en Inde, à Bali… ?

 

Chronique parue dans le n° 65 de Grandir autrement, juillet 2017.

[1] Le mystère des bébés pleureurs, Cerveau & Psycho, 29 mai 2013.
[2] Il pleure, que dit-il ? Décoder enfin le langage caché des bébés, JCLattès, 2016.
[3] Les pleurs des bébés, plus fréquents au Royaume-Uni qu’en Allemagne, Sciences et avenir, 5 avril 2017.

About The Author

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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