Pour que la France cesse d’être la mauvaise élève en matière d’allaitement

Pour que la France cesse d’être la mauvaise élève en matière d’allaitement

Le texte qui suit a été écrit en avril dernier, avant les élections, pour faire partie d’un numéro de la revue Spirale qui est paru début septembre sous le titre N’oubliez pas les bébés, Monsieur le Président !

 

Monsieur le Président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être… ou pas.
Je suis en effet assez sceptique sur l’intérêt que vous pouvez porter à la situation de l’allaitement dans notre pays.
Ce qui est arrivé à un couple de jeunes parents, Mélissa [1] et Jonathan, tous deux ingénieurs dans l’agro-alimentaire, elle également chercheuse en santé publique, n’est pas fait pour me rassurer sur la question. Se basant sur les recommandations internationales telles que définies par l’OMS en 2014, ils ont demandé aux candidats à la présidentielle quels seraient leurs engagements en matière de politique de l’allaitement s’ils étaient élus. Les résultats de leur enquête sont pour le moins mitigés. Seuls quatre candidats sur les onze déclarés leur ont répondu (enfin, plutôt quelqu’un de leur équipe de campagne…) : Dupont-Aignan, Macron, Asselineau et Arthaud. Et les réponses étaient au mieux floues, au pire à côté de la plaque.
Mais bon, peut-être un de vos conseillers lira-t-il cette lettre et en fera-t-il quelque chose ?
Peut-être ressortira-t-il le rapport Turck des oubliettes où l’a plongé le départ de Roselyne Bachelot du gouvernement ?

Le rapport Turck

En janvier 2009, le Pr Turck, membre du Comité Nutrition de la SFP (Société Française de Pédiatrie), avait été mandaté par la Direction Générale de la Santé pour réunir un groupe de travail afin de proposer des mesures concrètes permettant la promotion de l’allaitement maternel en France, aussi bien dans son initiation que dans la prolongation de sa durée.
Le rapport issu de ce travail [2] constatait que, malgré une augmentation à partir de l’an 2000, les taux et la durée de l’allaitement en France restaient parmi les plus faibles d’Europe, et proposait des mesures pour y remédier.
Parmi celles-ci figurait l’allongement de la durée du congé de maternité rémunéré dans sa période post-natale, de 10 semaines actuellement à 14 semaines.
Il demandait aussi la mise en place d’un coordinateur national de l’allaitement, qui présiderait un comité national de l’allaitement.
Le rapport suggérait également de : valoriser l’organisation et l’initiation de l’allaitement en maternité ; améliorer la formation initiale et continue de tous les professionnels de santé ; généraliser l’entretien prénatal individuel du 4e mois, et en consacrer une partie aux informations sur l’allaitement ; proposer, à la sortie de la maternité, une consultation d’allaitement par un professionnel de santé formé, consultation remboursée à 100 %.
Enfin, il consacrait tout un chapitre à la reprise du travail, demandant qu’on informe « les employeurs publics et privés des avantages, pour eux-mêmes et leurs employées, de la poursuite de l’allaitement après la reprise du travail » et qu’on « respecte les droits des femmes qui allaitent après la reprise du travail ».
Toutes ces propositions, qui s’inscrivaient dans les objectifs spécifiques à l’enfant du Programme National Nutrition Santé (PNNS) 2, furent validées par le comité de pilotage du PNNS le 18 décembre 2009. Le « plan d’action » fut remis à la ministre le 25 juin 2010. Et puis… et puis, rien. Le rapport alla prendre la poussière au fond d’un tiroir.

État des lieux

Résultat ? Les taux d’initiation de l’allaitement et sa durée stagnent depuis 2010 [3].
Résultat ? Les femmes qui souhaitent allaiter (car il n’est bien sûr pas question de forcer ou de faire pression sur celles qui ne veulent pas allaiter !) se heurtent toujours aux mêmes obstacles :

  • manque de formation des professionnels de santé, que ce soit au démarrage à la maternité (combien d’allaitements avortent dès les premiers jours parce que les femmes entendent tout et son contraire, et n’obtiennent pas l’aide dont elles auraient besoin à ce moment-là) ou plus tard au fil des mois (combien d’allaitements arrêtés de manière tout à fait injustifiée parce qu’on a dit à la mère qu’elle ne pouvait pas prendre tel traitement en allaitant [4]) ;
  • difficultés à poursuivre l’allaitement après la reprise du travail (depuis la femme obligée de tirer son lait dans les toilettes jusqu’à la crèche qui refuse de donner le lait tiré sous des prétextes sanitaires fallacieux) ;
  • suspicion des professionnels de l’enfance face à un allaitement qui se prolonge au-delà des tout premiers mois, etc.

Résultat ? Les experts en nutrition infantile, qui édictent les recommandations de santé publique, sont presque tous en situation de conflit d’intérêt (il y a quand même un progrès : aujourd’hui, ils doivent les déclarer, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années…). C’est ainsi que pratiquement tous les membres du comité de nutrition de la Société Française de Pédiatrie ont des liens avec l’industrie des aliments pour nourrissons. Allez voir par exemple les déclarations d’intérêts à la fin des récentes recommandations sur la diversification alimentaire [5] : Danone, Blédina, Nestlé, Mead-Johnson, Novalac, Sodilac, Lactalis, Nutricia… n’en jetez plus ! Et l’un des très rares à ne pas en déclarer est… membre de l’Institut Danone !
Résultat ? La France est régulièrement mal notée par diverses instances internationales.

La France épinglée

En mai 2016, l’OMS, l’UNICEF et IBFAN publiaient un rapport faisant l’état des lieux en ce qui concerne les lois destinées à protéger et à encourager l’allaitement dans les différents pays du monde.
Selon le rapport [6], « sur les 194 pays analysés, 135 disposent d’une forme d’instrument juridique liée au Code international de commercialisation des substituts du lait maternel et aux résolutions qui en découlent adoptées ultérieurement par l’Assemblée mondiale de la santé (le Code) […] Seulement 39 pays ont des lois intégrant l’ensemble des dispositions du Code » et « il y a toujours un trop grand nombre d’endroits où les mères sont inondées d’informations incorrectes et tronquées par l’intermédiaire de la publicité ou l’allégation de bénéfices pour la santé non confirmés ». Il n’est guère besoin de préciser que la France ne fait pas partie des 39 pays qui « disposent d’une législation incluant l’ensemble ou la plupart des dispositions du Code », mais de ceux qui intègrent seulement « quelques dispositions » du Code dans leur législation…
Quelque temps auparavant déjà, la France avait été mal notée par le Comité sur les droits de l’enfant (CRC) et par IBFAN.
Le CRC est le corps d’experts indépendants qui contrôle l’application de la Convention internationale des droits de l’enfant des Nations unies par les gouvernements qui l’ont ratifiée. Ceux-ci doivent soumettre des rapports réguliers et détaillés sur la situation nationale des droits des enfants au Comité pour examen. Le Comité examine chaque rapport et soulève des préoccupations ou fait des recommandations à l’État concerné. Après examen du dernier rapport français, le CRC s’est dit préoccupé par le faible taux d’allaitement exclusif et la mauvaise mise en application du Code OMS, et a recommandé à la France de faire des efforts sur ces deux points [7].
Quant à IBFAN, dans son Rapport sur la situation de l’alimentation infantile en France paru en janvier 2016 [8], il pointait d’autres « manquements » de la France en matière d’allaitement : faibles taux d’allaitement par rapport aux autres pays européens, pas de politique nationale de promotion de l’allaitement, très peu de maternités labellisées IHAB, congé maternité trop court, pauses allaitement non payées, etc.

Alors, Monsieur le Président, aurez-vous la volonté politique de prendre les mesures qui feront que la France cessera enfin d’être la mauvaise élève en matière d’allaitement ?

 

 

[1] Son fil Twitter : https://twitter.com/MIALONMelissa
[2] Propositions d’actions pour la promotion de l’allaitement maternel
[3] Pour les chiffres les plus récents, voir Les derniers chiffres de l’allaitement en France
[4] Alors que très peu de médicaments sont vraiment incompatibles avec l’allaitement, et qu’il suffirait de consulter le site du CRAT pour s’en assurer.
[5] Ddiversification alimentaire : évolution des concepts et recommandations
[6] http://apps.who.int/iris/handle/10665/206010
[7] http://www.refworld.org/cgi-bin/texis/vtx/rwmain?docid=56a087c74, p. 434-438.
[8] http://tbinternet.ohchr.org/Treaties/CRC/Shared%20Documents/FRA/INT_CRC_NGO_FRA_22504_E.pdf

About The Author

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d'Allaiter aujourd'hui ! Auteur de plusieurs ouvrages sur l'allaitement, la naissance et le maternage.

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