Allaiter, c’est bon pour la santé : revue de la littérature

Allaiter, c’est bon pour la santé : revue de la littérature

Extrait de Les 10 plus gros mensonges sur l’allaitement.
Photo : United States Breastfeeding Committee

En 2003, j’ai publié un petit livre sur les effets de l’allaitement sur la santé à court, moyen et long terme [1]. En 2006, pour le chapitre des 10 plus gros mensonges sur l’allaitement sur le sujet, je n’ai cité que des études parues après 2003 [2]. Le tableau est impressionnant, et le serait encore plus si je citais toutes celles parues au cours de ces dix dernières années (travail de mise à jour de cet article à faire !).

Les effets à court terme

Les avantages pour la santé à court terme sont les plus connus et les mieux documentés. Les études les concernant sont très nombreuses, et aboutissent toutes à la même conclusion : la mortalité et la morbidité sont bien moindres chez les bébés allaités.

Mortalité

Une importante étude parue en 2004 [3] a montré qu’au cours de leur première année d’existence, les bébés allaités ont un risque de décès plus bas de 20 % par rapport aux bébés non allaités. Précisons que l’étude a été faite aux États-Unis, et non dans un pays du Tiers-Monde. Les chercheurs du National Institute of Environmental Health Sciences ont basé leur étude sur une vaste banque de données recensant, pour l’année 1988, environ 1 200 décès entre 28 jours et 1 an et 7 740 enfants toujours vivants à 1 an. L’allaitement était clairement associé à une baisse du taux de mortalité, et plus la période d’allaitement s’allongeait, plus le risque diminuait. Les principales causes de décès associées à cette réduction du risque étaient les accidents et la mort subite du nourrisson [4]. L’étude estimait que le non-allaitement était plus ou moins directement à l’origine d’environ 720 morts infantiles tous les ans aux États-Unis.

Morbidité

Une étude faite sur près de 2 000 enfants canadiens [5] a montré que l’impact positif de l’allaitement se poursuivait pendant la seconde année, même lorsque l’enfant était placé dans un système de garde. Il réduisait la fréquence des antibiothérapies pendant les 2,5 premières années de vie.

Maladies gastro-intestinales

Les données épidémiologiques permettent d’estimer que le taux de mortalité pour les diarrhées (particulièrement fréquentes dans les pays pauvres) pourrait être réduit de 14 à 24 fois grâce à l’allaitement [6].
Une étude faite en Biélorussie sur près de 3 500 enfants [7] a comparé un groupe d’enfants allaités exclusivement pendant trois mois puis partiellement entre 3 et 6 mois à un groupe d’enfants exclusivement allaités les six premiers mois. Les enfants du premier groupe avait un taux d’infections gastro-intestinales près de trois fois plus important (RR [8] : 2,85) que ceux du second groupe.
Et en France ? Eh bien, une simulation [9] a estimé que si la proportion d’enfants allaités y était la même qu’en Norvège (99 % à la naissance, 42 % à 9 mois), 8 000 cas de diarrhées à rotavirus (le germe le plus souvent incriminé dans les diarrhées aiguës) et 1 000 hospitalisations pourraient être évités chaque année.
En ce qui concerne les prématurés, et plus encore les très grands prématurés, on sait qu’ils sont sujets à des désordres intestinaux qui peuvent être mortels ou laisser de graves séquelles (entérocolite ulcéronécrosante).
Or, une étude parue en 2003 [10] a montré que les concentrations en EGF (epidermal growth factor) et en TGF-alpha (transforming growth factor-alpha), peptides qui ont des propriétés cicatrisantes de la muqueuse intestinale, sont particulièrement élevées dans le lait de femmes ayant accouché de très grands prématurés (entre 23 et 27 semaines d’âge gestationnel). Et ce pendant tout le premier mois de lactation. Il est donc particulièrement important pour ces bébés de recevoir le lait de leur mère [11] plutôt qu’un lait industriel qui ne contiendra pas ces peptides.
Une autre raison expliquant l’effet protecteur du lait humain vis-à-vis de l’entérocolite ulcéronécrosante (EUN) serait sa teneur élevée en oligosaccharides, notamment en oligofructose qui semble avoir des capacités anti-infectieuses et pouvoir empêcher la survenue de lésions intestinales [12].
Une étude a calculé que rien pour le Texas et pour la seule année 1994, 189 cas d’EUN auraient pu être évités si les enfants avaient été nourris avec du lait humain. Soit 66 prématurés pour qui une chirurgie lourde a été nécessaire, ce qui représente à la fois un coût humain et un coût économique (plus de 32 millions de dollars) énormes.
C’est également vrai pour la France. Le Dr Palix, pédiatre néonatologue à l’hôpital Nord de Marseille, l’affirme [13] : « Depuis que tous les prématurés sont nourris au lait maternel dans notre service de néonatalogie [qui reçoit environ 400 prématurés par an], aucune intervention chirurgicale pour une nécrose intestinale n’a été nécessaire. Auparavant, lorsque les nouveau-nés étaient nourris artificiellement, 3 % étaient atteints de cette pathologie, mortelle dans 30 % des cas. »

Maladies respiratoires

À une époque où reviennent chaque année les cas de bronchiolite du nourrisson (30 % des bébés atteints chaque année en France), il est important de dire le rôle protecteur de l’allaitement face à cette affection qui empoisonne la vie de tant de familles.
Une étude dont le but était de déterminer les facteurs augmentant le risque de bronchiolite chez les enfants de moins de 2 ans [14] a trouvé que le fait d’avoir été allaité (OR [15] : 0,44) ou d’être toujours allaité (OR : 0,53) était associé à un risque nettement plus bas.
Une étude prospective portant sur 2 600 enfants australiens [16] a montré que le nombre de consultations et d’hospitalisations pour des pathologies respiratoires hautes était nettement plus élevé chez les enfants qui avaient commencé à recevoir un autre lait que le lait maternel avant l’âge de 2 mois, et/ou qui étaient complètement sevrés avant 6 mois. Le risque de pathologies respiratoires basses ayant nécessité au moins deux consultations ou hospitalisations était significativement plus élevé chez les enfants qui n’avaient pas bénéficié d’un allaitement exclusif ou prédominant pendant les six premiers mois, ainsi que chez les enfants qui avaient été allaités moins de huit mois.
Une autre étude [17] a analysé les données recueillies à l’occasion d’une grande enquête américaine sur l’alimentation et la santé, conduite de 1988 à 1994 sur 7 766 enfants âgés de 2 à 71 mois. Les enfants qui n’avaient pas du tout été allaités avaient un risque nettement plus élevé de présenter un asthme ou un wheezing récurrent avant 24 mois par rapport aux enfants qui avaient été allaités ; et parmi les enfants qui étaient exposés au tabagisme passif,  le risque d’asthme et de wheezing était plus élevé chez les enfants qui n’avaient pas du tout été allaités que chez ceux qui l’avaient été.
D’après une méta-analyse parue la même année [18], le non-allaitement ferait plus que tripler le risque d’hospitalisation pour une pathologie respiratoire sévère, si on compare avec un allaitement exclusif d’au moins quatre mois.
Les anciens bébés prématurés sont particulièrement vulnérables aux infections. Une étude [19] a montré que des enfants nés avec un poids inférieur à 2 000 g  et exclusivement nourris au lait industriel à leur sortie du service de néonatalogie avaient plus d’infections respiratoires hautes un mois après leur sortie et à 7 mois, que ceux qui avaient reçu du lait maternel, quelle qu’en soit la quantité.

Reflux gastro-œsophagien

Dans de nombreux cas, il semble que le reflux gastro-œsophagien (RGO) est la conséquence d’une allergie aux protéines de lait de vache. Un article de la revue Pediatrics [20] conseille aux pédiatres de rechercher une telle allergie chez tous les enfants présentant un reflux patent.

Les effets à long terme

Les effets à plus long terme étaient peu étudiés il y a encore quelques années, mais ils intéressent de plus en plus les chercheurs qui, lorsqu’ils cherchent, trouvent !
Avoir ou non été allaité, l’avoir été plus ou moins longtemps, peut avoir de grandes conséquences sur la santé de l’enfant et de l’adulte.
Remarquons que lorsque cela est pris en compte, les meilleurs résultats sont obtenus en cas d’allaitement exclusif les six premiers mois, et sont d’autant meilleurs que l’allaitement a duré plus longtemps (effet dose-dépendant).

Prévention de l’obésité

Une étude parue en 2003 [21] a confirmé l’effet préventif de l’allaitement sur l’obésité infantile, effet qu’avaient mis en évidence plusieurs études antérieures et qui intéresse énormément les acteurs de la santé publique dans les pays riches, confrontés qu’ils sont à une véritable épidémie d’obésité. Aux âges de 4, 5 et 6 ans, le taux de surpoids et d’obésité était respectivement presque deux fois et trois fois plus élevés chez les enfants qui n’avaient pas été allaités ou l’avaient été pendant moins de trois mois.
Une autre étude [22] a porté sur 177 000 enfants américains de familles défavorisées vus entre 1988 et 1992. Les non-allaités et ceux allaités moins d’un mois avaient beaucoup plus de risques d’être en surpoids à 4 ans que ceux qui avaient été allaités plus longtemps. Parmi les enfants blancs, 14,5 % des non-allaités étaient en surpoids, contre 7 % de ceux allaités au moins un an.
En 2005, une méta-analyse [23] a regroupé les résultats de dix-sept études antérieures, pour conclure que chaque mois d’allaitement supplémentaire réduit le risque de surpoids de 4 %.
Les raisons de cette protection sont sans doute multiples. Mais une étude présentée en 2004 au congrès des Pediatric Academic Societies à San Francisco [24] pourrait donner une des explications. Elle a révélé que l’adiponectine, une protéine contenue en grande quantité dans le lait maternel, pourrait réduire les risques d’obésité à l’âge adulte. Cette protéine intervient dans le métabolisme des glucides et des lipides. Selon les scientifiques, un haut taux d’adiponectine protègerait non seulement de l’obésité, mais aussi du diabète de type II et des maladies cardiovasculaires. Les chercheurs ont également confirmé la présence de leptine dans le lait de femme. Produite par le tissu adipeux, cette hormone régule le comportement alimentaire et la dépense énergétique : lorsque les réserves adipeuses sont suffisantes, la leptine prévient le cerveau, qui nous invite à ne plus manger. D’où son surnom d’« hormone de satiété ».

Prévention du diabète

Après plusieurs études montrant le rôle de l’alimentation infantile dans la survenue ultérieure d’un diabète de type I ou II, voici une nouvelle étude [25] qui, tentant d’évaluer les facteurs de risque pour le diabète de type II chez les Pimas, des Indiens du Canada particulièrement sujets à cette maladie, a constaté que le principal facteur augmentant le risque de diabète était un allaitement de moins de 12 mois (RR : 4,16).
Une autre étude, faite sur des enfants européens [26], a montré qu’une croissance rapide pendant la petite enfance était corrélée au risque de survenue d’un diabète insulino-dépendant (DID). Le non-allaitement, qui induit bien souvent cette croissance rapide, était associé à une augmentation du risque de DID (RR : 1,33).
Une troisième étude, faite sur des enfants suédois atteints de diabète [27], a montré qu’ils avaient été moins souvent exclusivement allaités pendant plus de cinq mois, moins souvent allaités pendant une durée totale d’au moins sept mois, et plus nombreux à avoir reçu un lait industriel avant l’âge de 3 mois.

Bon pour le cœur

Une étude faite sur plus de 2 000 enfants âgés de 9 à 15 ans, sélectionnés au hasard en Estonie et au Danemark [28], a montré que ceux qui avaient été allaités exclusivement les premiers mois présentaient une pression artérielle systolique inférieure par rapport à ceux qui n’avaient jamais été allaités.
L’effet, comme bien souvent, était dose-dépendant : la diminution de la pression artérielle était de 1,12 mm Hg pour un allaitement exclusif de un mois, de 1,85 mm Hg pour un allaitement de un à trois mois, de 2,13 mm Hg pour un allaitement de quatre à six mois.
Les experts ignorent pour l’instant par quel mécanisme l’allaitement produit cet effet. Il pourrait s’agir de l’action des hormones que renferme le lait maternel, de sa faible teneur en sodium comparée à celle des laits industriels ou encore des acides gras essentiels à longue chaîne qu’il contient.
Pour les chercheurs, « l’importance de l’effet observé sur la pression artérielle est comparable aux effets combinés de la restriction en sel et de l’activité physique dans la population adulte, suggérant ainsi son intérêt en terme de santé publique ».
Rappelons que lorsque la tension artérielle est élevée, même si elle n’a pas atteint la limite à partir de laquelle on diagnostique un trouble d’hypertension artérielle, le risque de souffrir un jour de troubles cardiovasculaires augmente significativement.
Il est très rare d’avoir des études randomisées (où les participants sont assignés à un groupe ou un autre par tirage au sort) en matière d’allaitement. En effet, il ne serait pas éthique de demander à une mère de donner le biberon si elle souhaite allaiter, et inversement. Ce qui fait que les études doivent dans toute la mesure du possible éliminer les biais (sachant que dans les pays industrialisés, les femmes qui allaitent sont sociologiquement différentes de celles qui n’allaitent pas : elles sont plus âgés, plus éduquées, font davantage partie des catégories socioprofessionnelles moyennes et supérieures).
Il existe néanmoins quelques études randomisées. Par exemple, une étude [29] a suivi entre 13 et 16 ans d’anciens prématurés à qui on avait donné pendant leurs quatre premières semaines de vie soit du lait humain de lactarium, soit du lait industriel pour prématurés, soit du lait industriel standard. Ceux qui avaient reçu le lait pour prémas avait un taux plus élevé de « mauvais » cholestérol, un moins bon rapport bon cholestérol/mauvais cholestérol, et plus de protéine C-réactive, qui est un signe précoce d’athérosclérose (maladie causée par le dépôt de cholestérol dans les artères).

Développement du système immunitaire

On sait que les enfants non allaités ont un thymus d’une taille nettement inférieure à celle du thymus des enfants allaités. Or le thymus est un acteur capital du système immunitaire puisqu’il est l’usine de fabrication des lymphocytes T, notamment les lymphocytes « killer » (tueurs) qui attaquent les cellules infectées.
Il semble bien en fait que l’allaitement non seulement protège l’enfant sur le moment, grâce à tous les facteurs anti-infectieux que contient le lait maternel (voir plus bas), mais assure également un développement optimal du système immunitaire qui lui servira toute la vie.
Une expérience a été faite chez des souris [30]. On a fait allaiter des souriceaux d’une lignée connue pour son très bas taux de lymphocytes par des femelles d’une autre lignée au taux normal. Ils ont eu par la suite des réponses immunitaires similaires aux souriceaux nés de souris de cette lignée. Ce qui permet de penser que les lymphocytes apportés par le lait maternel jouent un rôle important dans la maturation du système immunitaire.

Prévention des cancers

Plusieurs études ont constaté un taux plus élevé de cancers et de maladies auto-immunes chez les enfants qui n’avaient pas été allaités. Une des raisons de cet état de fait pourrait être que l’alimentation au lait de vache entraînerait des lésions de l’ADN.
Une étude s’est particulièrement intéressée à ce phénomène [31] et a constaté une fréquence nettement plus élevée d’échanges de chromatides sœurs (signes de lésions du matériel chromosomique) chez des enfants de 9 à 12 mois qui n’avaient pas été allaités par rapport à des enfants exclusivement allaités pendant six mois et toujours partiellement allaités : la fréquence moyenne des échanges étaient de 8,66 ± 1,15 par cellule, contre 4,93 ± 0,82 par cellule chez les enfants allaités.
Une étude française (c’est assez rare pour qu’on le souligne) de 2002 [32] a confirmé le résultat d’études antérieures qui avaient montré que l’allaitement long abaisse le risque de leucémie aiguë, cancer infantile le plus fréquent : un allaitement de six mois et plus réduisait de moitié le risque de leucémie.

Développement neurologique

Un certain nombre d’études ont constaté un meilleur développement neurologique chez les enfants nés à terme ou prématurés qui avaient été allaités.
Une étude [33] s’est intéressée plus particulièrement aux enfants nés à terme et de petit poids. Enrôlés à la naissance, les enfants ont été revus à 6 semaines, 3, 6, 9, 13 mois et 5 ans, et testés (échelle de Bayley et échelles de Wechsler). Les enfants nés hypotrophiques avaient de meilleurs scores aux tests à l’âge de 5 ans lorsqu’ils avaient été allaités exclusivement pendant les six premiers mois que s’ils avaient reçu d’autres aliments à partir de 3 mois. La différence moyenne était de 11 points supplémentaires de QI chez ces enfants.
Une autre étude [34] a évalué, grâce à deux tests différents, deux groupes de jeunes adultes : leur développement intellectuel était d’autant meilleur qu’ils avaient été allaités plus longtemps.
Dans une troisième étude [35], 34 % des enfants allaités avaient un comportement moteur optimal, contre 21 % de ceux recevant un lait industriel courant et 18 % de ceux recevant un lait industriel enrichi en acides gras polyinsaturés (drôle d’« enrichissement » qui aboutit à de moins bons résultats que le courant !).
Même le langage peut être touché par le non-allaitement : dans cette étude [36], le risque de trouble du langage était deux fois et demi plus élevé chez les enfants qui n’avaient pas allaités que chez ceux qui l’avaient été pendant sept mois et plus.
Une chose est de constater le meilleur développement neurologique des enfants allaités, une autre chose est de l’expliquer. Pour cela, on s’intéresse surtout aux acides animés contenus dans le lait maternel et absents des laits industriels [37].
On connaît par exemple l’importance de l’acide docosahexaénoïque (DHA) pour le fonctionnement correct des structures du système nerveux central. Une carence en DHA peut induire des déficits structurels et fonctionnels en provoquant la réduction de la taille des neurones. Une étude [38] a observé la taille des neurones au niveau de l’hippocampe, de l’hypothalamus, du cortex piriforme et du cortex pariétal chez des rats ayant reçu une alimentation pauvre en DHA : elle était abaissé chez tous, sauf chez les jeunes rats qui venaient juste d’être sevrés et avaient donc bénéficié de l’apport de DHA par le lait maternel.
Une autre étude [39] a montré que les enfants qui ne sont pas allaités ont des concentrations plus basses d’acide sialique au niveau des gangliosides et des glycoprotéines, ce qui pourrait avoir un impact sur la mise en place des synapses neuronales, et donc sur le développement neurologique.
On pense même que l’allaitement pourrait aider à prévenir ou à améliorer le pronostic de pathologies neurodévelopementales associées à des anomalies au niveau des acides gras essentiels, telles que l’autisme, la schizophrénie, les troubles déficitaires de l’attention, la dyslexie, la phénylcétonurie, la trisomie 21 ou le syndrome d’alcoolisme fœtal [40].

Développement bucco-dentaire

Des chercheurs italiens ont étudié un millier d’enfants âgés de 3 à 5 ans [41] et ont trouvé que ceux qui avaient été allaités exclusivement plus de trois mois avaient beaucoup moins de risques de souffrir de malocclusion. Plus précisément, l’occlusion croisée postérieure se retrouvait chez 11 % des enfants qui avaient été nourris au biberon, contre 4 % de ceux qui avaient été allaités.

Allaitement et allergies

En juin 2004, à l’EAACI (European Academy of Allergology and Clinical Immunology) à Amsterdam, le chercheur suédois Magnus Wickman a présenté les résultats du suivi de plus de 4 000 nouveau-nés, de la naissance à l’âge de 4  ans. L’allaitement maternel exclusif ou partiel diminuait de 50 % l’incidence de l’asthme à 4 ans. La protection était encore plus manifeste pour un allaitement exclusif et prolongé plus de cinq mois (OR de 0,32). L’allaitement, qu’il soit partiel ou exclusif,  protégeait également du développement de la dermatite atopique (eczéma) à l’âge de 4 ans. Il réduisait de moitié le risque de débuter la « marche atopique », encore appelée « carrière de l’allergique ».
Une étude particulièrement intéressante vient de sortir qui montre un lien entre un allaitement prolongé et une moindre incidence de l’allergie [42].
Elle a été faite sur 861 enfants âgés de 6 à 14 ans, venus de deux quartiers pauvres de la ville du Cap (Afrique du Sud). Les allergies en général (le rhume des foins en particulier) étaient significativement moins fréquentes chez les enfants qui avaient été allaités plus de six mois. L’effet était dose-dépendant chez les enfants sans prédisposition allergique : par rapport à un allaitement inférieur à six mois, le risque d’allergie était diminué de 29 % pour un allaitement entre six et douze mois, et de 64 % pour un allaitement supérieur à douze mois.

Maladies auto-immunes

Une méta-analyse faite en 2004 [43] s’est intéressée à toutes les études sur les liens entre non-allaitement et maladie de Crohn à l’âge adulte. Quatre ont été jugées correctes sur un plan méthodologique, elles montraient que le fait d’avoir été allaité réduisait le risque de 55 %, avec un effet dose-dépendant dans deux d’entre elles.

La formation du goût

Des chercheurs de l’INRA et de la Faculté de médecine de Dijon, Sophie Nicklaus et Sylvie Issanchou, ont mené une étude sur des enfants entre 2 et 3 ans observés dans un repas de crèche organisé en libre-service, et revus à un âge variant de 4 à 22 ans.
Elle a montré que les enfants qui ont été allaités plus longtemps ont des préférences alimentaires plus stables et consomment une plus grande variété d’aliments, notamment une plus grande variété de légumes. Cet effet serait dû au moins en partie à l’influence des flaveurs du lait maternel [44].

Comment l’allaitement protège l’enfant

Les anticorps du lait sont fabriqués spécialement par la glande mammaire. Pendant l’allaitement, des globules blancs spéciaux migrent vers les seins, s’y installent, et fabriquent des anticorps spéciaux, dirigés contre tous les germes présents dans l’environnement de la mère, essentiellement des IgA. Les IgA ont pour principal objectif toutes les muqueuses du bébé (son tube digestif, ses poumons, etc.), qu’elles tapissent pour constituer un « film protecteur ».
Outre les anticorps, le lait contient bien d’autres facteurs destinés à protéger l’enfant : la lactoferrine (qui est bactéricide, antivirale, fongicide, anti-inflammatoire, et active les cellules T killer), le lysozyme (qui joue un rôle essentiel dans la lyse bactérienne), la caséine (qui limite la prolifération des germes pathogènes), la fibronectine, la protectine, les protéines du complément, la mucine, la lactadhérine (qui inhibe l’adhésion sur leurs cellules cibles des bactéries, virus et toxines), des lymphocytes, des cytokines (qui sont des immunomodulateurs), des enzymes comme la catalase (qui a des propriétés anti-inflammatoires), des oligosaccharides (plus de 100 !) qui favorisent la croissance d’une flore intestinale optimale et limitent la croissance des bactéries pathogènes, etc., etc. [45]
Ces facteurs de protection sont tellement nombreux et redondants qu’il est virtuellement impossible, pour un germe donné, de développer une résistance vis-à-vis du lait humain (contrairement à ce qui se passe, on le sait, avec les antibiotiques) [46].
Tous ces éléments (et on en découvre de nouveaux chaque jour) sont bien sûr absents des laits industriels. Or non seulement ils jouent un rôle important pour la protection de l’enfant pendant la période d’allaitement, mais on pense maintenant qu’ils ont aussi un impact à long terme, car ils aideraient à la mise en place du système immunitaire de l’enfant.

Dangers des laits industriels

Non contents de ne pas contenir tous les ingrédients nécessaires à la construction d’un individu en bonne santé, les laits industriels peuvent en contenir d’indésirables. Et ces temps derniers, plusieurs nouvelles ont fait la une des médias.
Tout d’abord, ils peuvent être contaminés, notamment par la bactérie Enterobacter sakazakii ou par des salmonelles, qui ont causé des infections et des maladies chez des bébés, certaines pouvant entraîner de graves séquelles, voire la mort (deux décès de nouveau-nés en France en 2005).
Une enquête publiée en janvier 2004 [47] avait montré que sur quatre usines fabriquant des laits pour bébés où des prélèvements bactériologiques avaient été effectués, toutes avaient révélé la présence de la bactérie Enterobacter sakazakii !
Les autorités sanitaires de l’Union européenne, l’Organisation Mondiale de la Santé s’en inquiètent et insistent sur le fait que les laits en poudre ne sont pas des produits stériles et que leur utilisation réclame des précautions d’hygiène particulières. L’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) a émis fin 2005 des « recommandations d’hygiène pour la préparation et la conservation des biberons » qui précisent que les préparations pour nourrissons sont « stériles quand elles sont sous une forme liquide prête à l’emploi, mais ne le sont pas quand elles sont sous forme de poudre » [48].
Par ailleurs, étant des produits industriels, ils sont éventuellement sujets à des erreurs de fabrication. C’est ainsi qu’en 2003, en Israël, deux bébés sont décédés et une vingtaine d’autres ont été hospitalisés [49] après avoir consommé un lait de soja en poudre qui ne comportait qu’un dixième de la quantité de vitamine B1 indiquée sur le paquet. Une telle carence peut provoquer le béribéri, maladie qui se manifeste essentiellement par des troubles nerveux.
Autre « accident industriel » : en novembre 2005, Nestlé a dû retirer de la vente des centaines de milliers de briques de lait de la marque Nidal Novaïa 1 et 2, en France,  en Italie, en Espagne et au Portugal, suite à la saisie en Italie de produits contaminés par un produit chimique, le ITX, utilisé dans les encres d’imprimerie des emballages. Cette substance peut traverser l’emballage lorsqu’elle est à proximité de matières grasses. Les porte-parole de Nestlé ont bien sûr assuré que le niveau de la substance trouvé dans le produit n’était pas dangereux pour la santé, mais la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) déclarait quant à elle : « Il est encore trop tôt pour déterminer si la présence d’ITX rendait le lait nocif. Tout dépend de la quantité présente. »
Enfin, ces laits peuvent être contaminés au moment de la préparation. Une étude faite à Durban (Afrique du Sud) [50] chez des femmes mieux éduquées et plus riches que la moyenne de la population, ayant suivi pour la plupart des études secondaires et disposant de réfrigérateurs, a trouvé que les deux tiers des biberons utilisés par des mères à qui on avait fourni gratuitement du Pelargon (un lait acidifié dont Nestlé prétend qu’il réduit le risque de contamination) contenaient des bactéries fécales et étaient trop dilués.

Face à tous ces faits, à toutes ces études, on se demande comment on a pu dire, comment on peut continuer à dire que sein ou biberon, c’est égal. N’ayons pas peur de le dire : l’alimentation artificielle des nourrissons au 20e siècle a représenté une expérience à grande échelle sur plusieurs générations d’enfants, expérience dont nous n’avons pas fini d’étudier les conséquences…

 

[1] Allaiter, c’est bon pour la santé… de la mère et de l’enfant. On trouve également une bonne synthèse dans le n° 66 (janvier 2006) des Dossiers de l’allaitement : Impact de l’allaitement sur la santé infantile (p. 10-13). Et signalons la brochure PNNS éditée par le ministère de la Santé, Allaitement maternel. Les avantages pour la santé de l’enfant et de sa mère.
[2] On peut donc considérer ce chapitre comme une mise à jour du livre. Mais ne parlant que d’études parues au cours des trois dernières années, il n’aborde pas certains domaines particulièrement importants et bien documentés par des études antérieures.
[3] Chen A, Rogan WJ, Breastfeeding and the risk of postneonatal death in the United States, Pediatrics 2004 ; 113(5) : e435-39.
[4] Plusieurs études ont montré que l’allaitement abaissait le risque de mort subite du nourrisson (MSN), grâce sans doute à plusieurs mécanismes. L’un d’eux serait que les enfants non allaités ont un moins bon niveau d’éveil pendant les phases de sommeil paradoxal (Horne RSC et al, Comparison of evoked arousability in breast and formula fed infants, Arch Dis Child 2003 ; 89 : 22-25), ce qui est un facteur de risque pour la MSN.
[5] Dubois L et al., Breast-feeding, day-care attendance and the frequency of antibiotic treatments from 1,5 to 5 years : a population-based longitudinal study in Canada, Soc Sci Med 2005 ; 60(9) : 2035-44.
[6] Brandtzaeg P, Mucosal immunity : integration between mother and the breast-fed infant, Vaccine 2003 ; 21(24) : 3382-88.
[7] Kramer MS et al., Infant growth and health outcomes associated with 3 compared with 6 mo of exclusive breastfeeding, Am J Clin Nutr 2003 ; 78(2) : 291-5.
[8] RR = risque relatif.
[9] Melliez H et al., Mortalité, morbidité et coût des infections à rotavirus en France, Bulletin épidémiologique hebdomadaire 2005 ; 35.
[10] Dvorak B et al., Increased epidermal growth factor levels in human milk of mothers with extremely premature infants, Pediatr Res 2003 ; 54(1) : 15-19.
[11] Ou à défaut du lait de lactarium, qui constituera un deuxième choix car provenant de mères de bébés de tous âges.
[12] Butel MJ et al., Oligofructose and experimental model of neonatal necrotising enterocolitis, Br J Nutr 2002 ; 87 Suppl 2 : 213-19.
[13] A l’occasion de la 2e Journée de l’allaitement maternel à Marseille, en octobre 2005.
[14] Ruiz-Charles MG et al., Risk factors associated with bronchiolitis in children under 2 years of age, Rev Invest Clin 2002 ; 54(2) : 125-32.
[15] OR = odd ratio.
[16] Oddy WH et al., Breast feeding and respiratory morbidity in infancy : a birth cohort study, Arch Dis Child 2003 ; 88 : 224-28.
[17] Chulada PC et al., Breast-feeding and the prevalence of asthma and wheeze in children : analyses from the Third National Health and Nutrition Examination Survey, 1988-94, J Allergy Clin Immunol 2003 ; 111(2) : 328-36.
[18] Bachrach VR et al., Breastfeeding and the risk of hospitalization for respiratory disease in infancy. A meta-analysis, Arch Pediatr Adolesc Med 2003 ; 157 : 237-43.
[19] Blaymore Bier JA et al., Human milk reduces outpatient upper respiratory symptoms in premature infants during their first year of life, J Perinatol 2002 ; 22(5) : 354-59.
[20] Salvatore S, Vandenplas Y, Gastroesophageal reflux and cow milk allergy : is there a link ?, Pediatrics 2002 ; 110(5) : 972-84.
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[37] Certaines marques en rajoutent dans leurs produits, sans que le bénéfice en soit très évident.
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[44] Fiche de Presse Info de l’INRA, 01/01/2005.
[45] Hamosh M, Bioactive factors in human milk, Pediatric Clinic of North America 2001 ; 48(1) : 69-86. Et aussi : Oddy WH, Breastfeeding protects against illness and infection in infants and children: a review of the evidence, Breastfeeding Review 2001 ; 9(2) : 11-18. Voir également l’ouvrage de LA Hanson, Immunobiology of human milk. How breastfeeding protects babies (Pharmasoft Publishing, 2004).
[46] Pour une description détaillée des mécanismes de protection : Cleary TG, Human milk protective mechanisms, Adv Exp Med Biol 2004 ; 554 : 145-154.
[47] Kandhai MC et al., Occurrence of Enterobacter sakazakii in food production environments and households, Lancet 2004 ; 363(9402) : 39-40.
[48] https://www.anses.fr/fr/system/files/MIC-Ra-BIB.pdf
[49] Un an plus tard, neuf d’entre eux souffraient toujours de graves séquelles neurologiques peut-être irréversibles (Siegel-Itzkovich J, Babies fed defective formula are still being treated for neurological damage, BMJ 2004 ; 329 : 1128).
[50] Bergström E, Bacterial contamination and nutrient concentration of infant milk in South Africa: a sub-study of the National PMTCT cohort study (www.hst.org.za/uploads/files/infant_milk.pdf).

 

 

 

A propos de l’auteur

Claude Didierjean-Jouveau

Animatrice de La Leche League France, rédactrice en chef d’Allaiter aujourd’hui !
Auteur de plusieurs ouvrages sur l’allaitement, la naissance et le maternage.

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