Quand une femme qui allaite tombe malade, il est malheureusement fréquent que le premier avis médical qu’elle va recevoir soit de sevrer l’enfant dans la minute qui suit. Les raisons généralement invoquées sont de trois ordres : 1) l’allaitement la fatigue et risque donc de compromettre sa guérison ; 2) les médicaments qu’elle doit prendre sont incompatibles avec l’allaitement ; 3) elle risque de transmettre sa maladie à l’enfant.
En fait, dans l’immense majorité des cas, non seulement l’allaitement peut être poursuivi, mais il est bon de le poursuivre, tant pour la mère que pour l’enfant.
Je ne ferai pas ici le catalogue de toutes les maladies possibles et imaginables [1], mais souhaite rappeler quelques vérités élémentaires.

En cas de maladie aiguë

Quand la mère commence à éprouver les premiers symptômes de la maladie, son bébé est bien souvent déjà exposé, parfois depuis plusieurs jours, à l’agent infectieux. La poursuite de l’allaitement ne peut que l’aider à éviter d’attraper lui-même la maladie, ou, s’il l’attrape, à l’avoir sous une forme atténuée.
Et ce grâce aux anticorps et autres facteurs immunitaires contenus dans le lait maternel. Anticorps « généralistes », secrétés en permanence dans le lait. Mais aussi produits « sur mesure » pour répondre aux micro-organismes pathogènes présents dans l’environnement de l’enfant et éventuellement absorbés par sa mère. C’est ce qu’on nomme le cycle entéro-mammaire [2]. Les anticorps ainsi produits, des immunoglobulines A sécrétoires, se fixent sur les muqueuses respiratoires et gastro-intestinales. Ils se fixent sur les microbes et les empêchent de pénétrer dans les tissus. Les défenses immunitaires de ces derniers n’ont donc pas besoin d’être activées, ce qui prévient la survenue de réactions inflammatoires et les symptômes cliniques coûteux en énergie.
Une étude [3] a par exemple montré que le lait de mères dont le bébé souffrait de bronchiolite contenait plus de cellules immunocompétentes et de cytokines que le lait de mères dont le bébé était en bonne santé. Cela aidait le bébé à lutter contre l’infection.
Pour la mère aussi, la poursuite de l’allaitement en cas de maladie aiguë a ses avantages. Elle peut, en gardant son bébé avec elle et en l’allaitant couchée, éviter d’avoir à se lever et économiser ainsi ses forces. De plus, un sevrage brutal, en plus de la détresse émotionnelle qu’il peut provoquer chez l’enfant et chez la mère, risque d’aggraver l’état de santé de cette dernière, en ajoutant à sa maladie un engorgement fort probable, voire une infection du sein.
En fait, l’allaitement peut être poursuivi dans la plupart des maladies : rhumes, grippes, infections diverses, gastro-entérite, intoxications alimentaires, rougeole, rubéole, varicelle (en-dehors de la période néo-natale), choléra, typhoïde, maladies parasitaires (comme la malaria),  même cancer s’il n’y a pas de chimiothérapie.
Et pour revenir au titre de cet article, non, la fièvre n’est pas une contre-indication à l’allaitement ! Il s’agit là d’un mythe ancien et tenace [4] : dans sa thèse de médecine soutenue en 1945 [5], A. Aboulenc déplorait que « nombre de médecins et d’accoucheurs fassent arrêter l’allaitement dès que la température de la mère dépasse 37°5, craignant que des toxines ne passent dans le lait ». S’il revenait soixante-dix ans plus tard, il ne trouverait rien de changé, hélas…

Et les médicaments ?

Si une mère doit prendre des médicaments, il est courant qu’on lui enjoigne d’arrêter, ou du moins de suspendre temporairement l’allaitement.
En fait, il existe très peu de médicaments vraiment incompatibles avec l’allaitement [6], et il est exceptionnel de ne pas pouvoir en trouver un qui soit sans risque pour l’enfant, dans toute la panoplie existante.
D’autre part, il faut à chaque fois tenir compte de l’âge de l’enfant, de son poids, de son passé médical, de la quantité de lait maternel qu’il absorbe quotidiennement… Un médicament qui serait peu souhaitable pour la mère d’un nouveau-né, pourra très bien ne pas poser de problèmes pour la mère d’un bambin qui tète une fois par jour avant de s’endormir.
Il faut savoir aussi que beaucoup de nouveaux médicaments sont déclarés contre-indiqués en cas d’allaitement pour la simple raison que le fabricant, n’ayant pas fait les tests nécessaires (car très coûteux), préfère « se couvrir » et dégager sa responsabilité.
Enfin, il faudrait dans chaque cas peser et comparer les risques, d’une part de l’absorption par l’enfant d’une quantité minime de la substance [7], et d’autre part de son sevrage brutal et du recours à l’alimentation artificielle. Si l’on raisonnait ainsi, on s’apercevrait que les risques pour la santé à court et à long terme ne sont souvent pas là où on le croit…
Heureusement, des informations justes commencent à passer sur le sujet dans la presse médicale. C’est ainsi qu’en 2004, la revue Prescrire, dont on connaît la qualité de l’information et l’indépendance par rapport à l’industrie pharmaceutique, a publié un article intitulé « Antalgiques chez une femme qui allaite. Pas d’arrêt systématique de l’allaitement », disant que plusieurs antalgiques sont tout à fait compatibles avec l’allaitement : le paracétamol, l’ibuprofène et, en traitement bref, la codéine et la morphine [8].
En résumé, on peut donc l’affirmer : on peut allaiter ET se soigner.
Encore trop souvent, des femmes arrêtent l’allaitement inutilement, que ce soit définitivement ou temporairement (j’ai régulièrement des appels de femmes à qui on a dit d’arrêter l’allaitement pendant le temps du traitement et qui se retrouvent avec un superbe engorgement et/ou un bébé qui ne veut plus téter).
Il en est d’autres qui renoncent à se soigner parce qu’elles ne veulent pas sacrifier leur allaitement, alors qu’elles auraient tout à fait pu prendre le médicament prescrit.
Et que penser des dentistes qui refusent de soigner une carie tant que la femme allaite ? Alors qu’on sait que les anesthésies locales, dont les anesthésies dentaires (bupivacaïne, lidocaïne), ne nécessitent aucune suspension de l’allaitement [9]., et que tous les soins dentaires (sauf peut-être la dépose d’amalgames qui nécessite des précautions particulières) peuvent être faits alors qu’on allaite (voir sur le site LLL La santé dentaire de l’enfant allaité et de sa mère).

En cas d’hospitalisation

La situation est bien sûr fort différente selon que l’hospitalisation est prévue à l’avance ou qu’elle se fait en urgence.
Dans le premier cas, la mère aura eu le temps de se renseigner sur la durée de l’hospitalisation, les anesthésiques qui seront éventuellement utilisés et à quelle dose – et donc le temps minimum d’interruption de l’allaitement [10] –, l’état dans lequel elle sera après l’opération ou les examens, les possibilités de garder le bébé avec elle (les cas de « bébés accompagnants » se multiplient !) ou qu’il lui soit amené régulièrement pendant la journée, etc.
Si l’hospitalisation se fait en urgence, les choses sont en général bien différentes. Il n’y a pas le temps de discuter de dispositions spéciales, le temps presse, et le plus souvent, la mère et l’enfant sont séparés et l’allaitement brutalement interrompu. Cela dit, dès que les choses vont mieux, il est possible d’envisager les mesures permettant la reprise de l’allaitement.

Maladies chroniques…

Beaucoup de mères ont réussi à allaiter malgré des maladies chroniques telles que : asthme, diabète, mucoviscidose, épilepsie, maladie thyroïdienne…
Les études ont montré que :

  • l’allaitement n’aggrave généralement pas la maladie de la mère (dans certains cas même, il prolonge la rémission apportée par la grossesse),
  • si elles sont correctement informées et aidées, ces mères n’ont pas de difficultés particulières pour allaiter,
  • il est en général possible de mettre en place un traitement qui maintient la maladie sous contrôle sans être toxique pour l’enfant (dans certains cas, des dosages réguliers dans le sang de celui-ci seront nécessaires),
  • le lait de ces femmes est physiologiquement normal et adéquat pour leur enfant, les différences de composition éventuelles restant dans les limites de la normale.

Si l’on prend l’exemple des mères diabétiques, les études ont montré que :

  • l’allaitement peut diminuer le stress, qui aggrave le diabète,
  • l’allaitement peut diminuer le risque que le bébé développe le diabète plus tard dans sa vie,
  • les hormones qui sont produites pendant l’allaitement et le surplus d’énergie qui est utilisé pour la production du lait peuvent diminuer la quantité d’insuline dont la mère a besoin (sachant que l’insuline est compatible avec l’allaitement),
  • bien des mères diabétiques se sentent en meilleure santé pendant l’allaitement,
  • les problèmes d’allaitement que rencontrent souvent les mères diabétiques ne sont pour la plupart pas dus à leur maladie mais à des interférences empêchant de bien démarrer l’allaitement, interférences causées par la peur et la méconnaissance des soignants.

…et handicaps

Pour les mères atteintes d’un handicap (paralysie, cécité…), le maternage d’un enfant va présenter des difficultés particulières que l’allaitement, loin d’aggraver, peut aider à réduire.
Pour ces femmes, réussir à allaiter est une source de fierté, de confiance en elles et dans les capacités de leur corps. Qu’on pense par exemple à cette mère amputée du bras droit à l’épaule, du bras gauche sous le coude et de la jambe gauche au-dessus du genou à la suite de très graves brûlures électriques. Elle ne pouvait assurer presque aucun des soins à son enfant, allaiter était l’unique chose qu’elle était la seule à pouvoir faire pour lui [11].
Les mères aveugles et mal voyantes, elles aussi, peuvent allaiter et en retirent des satisfactions particulières. Comme le dit l’une d’elles : « J’ai porté ce bébé, et ce bébé, je continue à le nourrir, je continue à avoir ce contact physique. Et en même temps, quand je l’allaite, il y a le regard, il y a tout un échange. Même si je ne le vois pas, je le sens, il met sa main sur ma poitrine, sa peau est douce comme de la soie. J’ai l’impression qu’il me caresse, c’est des caresses de reconnaissance. Et ce bébé, il est tellement près de moi, très proche de moi que je le sens. Il a une odeur qu’aucun autre bébé ne peut avoir et je trouve, comme toutes les mamans certainement, que ce bébé est celui qui a la meilleure odeur. C’est un parfum que j’éprouve le besoin de sentir, quand il dort, cette odeur me manque, j’ai vraiment besoin de le sentir ce bébé, son odeur m’apaise. »
Quelle plus belle façon de dire que l’allaitement, c’est vraiment pour toutes les mères (et tous les bébés, naturellement) !

 

[1] Pour en savoir plus, on peut se reporter au Traité de l’allaitement maternel, édité et distribué par LLL.
[2] Pour une description de ce phénomène, voir l’intervention  du Pr Lars A. Hanson à la 5e Journée internationale de l’allaitement, Unesco, 2003 : Allaitement maternel, laits industriels et système immunitaire, hors-série des Dossiers de l’allaitement, page 3. Voir aussi son ouvrage (en anglais), Immunobiology of human milk. How breastfeeding protects babies, Pharmasoft Publishing, 2004.
[3] Bryant DL et al, Does human milk change in response to infant infection ?, Annual ILCA Conference 2003, Sydney, Journal of Human Lactation 2004 ; 20(2) : 218.
[4] Serait-ce un avatar de la crainte du « lait chaud » qui, dans beaucoup de sociétés traditionnelles, est vu comme susceptible d’empoisonner l’enfant ? Voir sur ce sujet l’étude d’Agnès Fine, Le nourrisson à la croisée des savoirs, Annales de démographie historique, 1994, p. 201-214.
[5] A. Aboulenc, Enquête sur l’allaitement maternel dans la région parisienne et sur les motifs de son abandon, thèse de médecine, Paris, 1945, p. 40.
[6] Voir l’ouvrage de Thomas W. Hale, Medications and mothers’ milk, régulièrement mis à jour. Et la brochure de LLL France, Médicaments et allaitement, compilation des « coins du prescripteur » des Dossiers de l’allaitement, édition 2016. On peut également consulter le site du CRAT.
[7] Comme l’a dit Thomas Hale à la 5e Journée internationale de l’allaitement : « La chose la plus importante à apprécier, concernant l’utilisation d’un médicament, est la quantité relative absorbée par l’enfant. En bref, c’est le rapport entre la quantité reçue par l’enfant via le lait maternel (mg/kg/jour) divisée par la dose reçue par la mère (mg/kg/jour). Ce n’est que si ce rapport dépasse 10 % que l’on peut réellement se poser des questions sur les risques encourus par le bébé » (hors-série des Dossiers de l’allaitement 2003, p. 10-15).
[8] Revue Prescrire 2004 ; 24(256) : 836-843.
[9] Voir le « coin du prescripteur » des Dossiers de l’allaitement n° 47, avril 2001, page 18, Médicaments utilisés en anesthésiologie (2ème partie).
[10] En cas d’anesthésie générale, l’allaitement peut reprendre dès que la mère se sent en état de le faire. C’est le signe que le produit s’est suffisamment éliminé pour ne pas poser de problème (c’est ce qui se passe d’ailleurs en cas de césarienne sous anesthésie générale). Voir DA n° 46 et 47.
[11] Une autre mère, anglaise, née sans bras ni jambes à cause de la thalidomide prise par sa mère pendant la grossesse, a eu un petit garçon en 1999, qu’elle a allaité et porté grâce à une écharpe de portage. Une statue la représentant enceinte avait été installée en septembre 2005 à Trafalgar Square, au centre de Londres. Voir aussi Allaitement et handicap : yes, you can !

 

Extrait de Les 10 plus gros mensonges… sur l’allaitement (éditions Dangles, 2006)